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CHAPITRE V. — ART. XXXVII.
vrir les ponts contre l’ennemi sans cepen-dant gêner trop les entreprises que l’arméevoudrait faire. Lorsqu’ils ont lieu avec unegrande supériorité numérique, ou à la suitedes grandes victoires déjà remportées , lachose n’est pas si embarrassante, mais lors-qu’on les exécute au début de la campagne,en présence d’un ennemi presqu’égal enforces, le cas est différent.
Si 100,000 Français passent le Rhin àStrasbourg ou à Manheim , en présence de100,000 Allemands, la première chose qu’ilsauront à faire sera de pousser l’ennemi danstrois directions : la première devant eux,jusqu’aux montagnes de la Forêt-Noire, ladeuxième à droite pour couvrir les ponts ducôté du haut Rhin , et la troisième à gauchepour les couvrir du côté de Mayence et dubas Rhin . Cette nécessité mène à un déplo-rable morcellement de forces ; mais pouren diminuer les inconvénients , il faut segarder de croire qu’il soit nécessaire de di-viser l’armée en trois parties égalés, ni qu ilfaille conserver ces détachements au delàdu peu de jours nécessaires pour s’assurerdu lieu de rassemblement des forces en-nemies.
Toutefois, on ne peut se dissimuler quec’est une des situations des plus délicatespour un général en chef : car, s’il se divisepour couvrir ses ponts, ilpeut donner avecune de ses trois fractions contre le gros desmasses ennemies qui l’accableraient ; s’ilréunit ses forces sur une seule direction etque l’ennemi lui donne le change sur lepoint de son rassemblement, il pourraits’exposer à voir ses ponts enlevés ou dé-truits , et se trouver compromis avant d’a-voir eu le temps de remporter une victoire.
Les remèdes les plus sûrs seront, deplacer ses ponts près d’une ville que l’onpourra mettre rapidement en état de proté-ger leur défense, puis de donner à ses pre-mières opérations toute la vigueur et larapidité possibles, en se jetant successive-ment sur les fractions de l’armée ennemie,
et les battant de manière à leur ôter l’envied’inquiéter les ponts. Dans quelques cas onpourra ajouter, à ees moyens, le systèmedes lignes d’opérations excentriques : sil’ennemi a morcelé ses 100,000 hommes enplusieurs corps occupant des positions d’ob-servation , et qu’on passe avec une masseégale sur un seul point voisin du centre dece cordon , le corps défensif qui se trouve-rait isolé à ce centre étant vivement culbuté,on pourrait alors sans risque former deuxmasses de 80,000 hommes , lesquelles, enprenant une direction divergente, disper-seraient sûrement les fractions ennemiesisolées en direction extérieure, les empêche-raient désormais de se réunir, et les éloigne-raient de plus en plus des ponts. Mais si lepassage s’était effectué, au contraire, sur unedes extrémités du front stratégique de l’en-nemi, en se rabattant vivement sur ce frontqu’on battrait dans toute son étendue commeFrédéric battit la ligne autrichienne tacti-quement à Leuthen dans toute sa longueur,l’armée aurait ses ponts derrière soi, et lescouvrirait dans tous ses mouvements enavant. C’est ainsi que Jourdan, ayant passéà Dusseldorf , en 1795 , sur l’extrême droitedes Autrichiens, put s’avancer en toutesûreté sur le Mein ; s’il en fut chassé, ce futparce que les Français , ayant une ligned’opérations double et extérieure, laissèrent120,000 hommes paralysés depuis Mayence à Bâle , tandis que Clairfayt repoussait Jour-dan sur la Lahn . Mais cette circonstance nesaurait altérer en l ien l’avantage évident queprocure un point de passage établi sur uneextrémité du front stratégique de l’ennemi.Le généralissime saura adopter ce système,ou celui exposé ci-dessus pour les massescentrales au moment du passage, puis en-suite excentriques, selon les circonstances,selon la situation des frontières et des bases,enfin selon les positions de l’ennemi. Cescombinaisons, dont nous avons déjà ditquelque chose à l’article des lignes d’opé-rations, ne m’ont pas paru déplacées dans