CHAPITRE VII. - ART. XLVT.
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Au moment où j’allais faire imprimer cetarticle pour la seconde fois, je reçois unebrochure du général Okouneff' sur .l’impor-tance de l’artillerie. Quelque intéressantequ’elle soit, elle ne saurait me décider àchanger ce que j’ai dit sur cette arme.
L’auteur avoue, avec une louable fran-chise, qu’il n’avait point assez appréciépette importance dans son ouvrage sur l’em-ploi des trois armes ; et, comme pour faireréparation à l’artillerie, il soutient aujour-d’hui qu’elle doit désormais décider desbatailles, et devenir, par cela même, l’armeprincipale des armees européennes.
Comme j’ai reconnu, en tout temps, lapart qu’une artillerie bien employée peutdans les victoires, je suis très-diposé à ad-mettre avec l’auteur, que son influence se-rait plus grande, si l’on savait toujours entirer le parti dont elle est susceptible. Jereconnais aussi, que plusieurs inventionstoutes récentes, qui augmenteront son effet,soit pour le tir à ricochets rasants, soit pourla mitraille à grande portée, sont de natureà appeler l’attention des généraux qui se-ront désormais dans le cas d’en faire usage,et qui ont en main le moyen d’en essayer leseffets comme aussi de trouver les moyensde s’en garantir.
La brochure du général Okouneff auraitdonc déjà atteint un but important, en ou-vrant cette vaste carrière; mais, après luiavoir rendu justice, il me sera permis dedire que l’auteur a un peu dépassé le but,car s’il fallait s’en rapporter à tout ce qu’ilavance, il ne faudrait plus dans une arméeque des cuirassiers, des artilleurs, et l’in-fanterie nécessaire pour garder les postesfermés, carie reste ne serait plus que pâ-ture pour les projectiles. Partant de sonidée dominante, M. Okouneff en conclut,par une conséquence toute naturelle, quelé moyen de gagner des batailles se réduiraà enfoncer le centre d’une armée à force decoups de canon, et à avoir des masses pré-parées à fondre sur cette trouée ; moyen
qu’il trouve bien préférable à ceux qu’ilnomme mouvements de conversions, et qui,jusqu’à ce jour, de son aveu même, ga-gnaient cependant fort bien les batailles.
Ici, je l’avoue, je suis obligé de contesterce qu’il y a de trop absolu dans ces asser-tions. En premier lieu, je ne comprends pasparfaitement ces mouvements de conver-sions ; ce sont, sans doute, des attaquespour déborder une aile, en même tempsqu’on assaillirait une partie du front. Si jene me trompe, ces sortes de manœuvres nesont pas toujours des mouvements de con-version : au surplus, c’est une querelle dedéfinitions qui importe peu au fond ; ce queje ne trouve pas fondé, c’est l’idée qu’unemanœuvre exclusive puisse être adoptéecomme une panacée universelle, et qu’ilfaille renoncer à toute autre tactique qu’àcelle des immenses batteries et de grossesmasses perçant des centres. Pour ma part,si j’avais à combattre un ennemi professantde pareilles idées exclusives, je ne seraisnullement embarrassé de lui opposer plusd’un moyen qui déjouerait ses attaques fa-vorites : d’abord, j’emploierais celui queM. Okouneff cite lui-même, à la page 35 ,comme ayant été adopté avec succès par leprince de Lichtenstein à la bataille de Wa-gram, contre la fameuse colonne de Macdo-nald : le système employé à Cannes parAnnibal pourrait également trouver sonapplication ici, d’autant mieux qu’une tellemasse battue par les feux concentriquesd’une artillerie égale en nombre, et dispo-sée en ligne concave comme celle de l’ar-chiduc Charles à Essling, serait fort com-promise. Enfin, pour éviter de scinderl’armée en deux parties, qui sait si un de cesmouvements de conversion que l’auteurveut répudier ne serait pas un excellentmoyen à opposer à son système, puisqu’iltransporterait l’effort décisif du combat surun tout autre point que le centre ?
Loin de moi, néanmoins , la pensée decontester tout mérite à une forte attaque sur
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