D’ABISSINIE. z
Indes depuis un an : quoiqu’il y fut mort beaucoup de monde ,on n’avoit pas^u grand soin de le nettoyer. Les vivres avoientété mal choisis. Toutes les viandes salées étoient pourries. Leris étoit comme de la chaux , & le vin étoit encore plus mau-vais que le reste : ajoutez d’ailleurs que le travail étoit grand,qu’on étoit presque sous la Ligne, où l’air est très-mal sain ; desorte que nous fumes attaquez de fièvres si malignes,que de neufcens hommes que nous étions fur nôtre bord, il en mourut plusde trois cens en très-peu de jours. Nos Médecins & nos Chi-rurgiens - quoi qu’habiles, furent long-tems fans connoître cemal ; les premiers remedes qu’ils employerent l’augmenterent,& tuoient les malades au lieu de les guérir ; enfin on s’avifa desaigner à la tête ceux qui étoient attaquez, ou de leur appliquerles ventouses. Ce fut ce qui me sauva avec beaucoup d’autres,mais comme la nourriture étoit très mauvaise, qu’on ne reípiroitdans le vaisseau qu un air infect & corrompu, les convalefcensavoient une peine infinie à se rétablir,St on étoit des mois entiersà reprendre un peu de forces ; l’inquietude que nous avions denefçavoir la plupart du tems où nous étions , & de ne pouvoirprendre hauteur, redoubloit nôtre chagrin, & ne contribuoit paspeu à entretenir la maladie, ou du moins la langueur qui nousaccabloit. Heureusement nous n’eûmes pendant ce tems-là au-cun autre de ces accidens extraordinaires dont les Marinierssont si effrayez , qu’un tiphon creux fur nos Navires j mais ilnous fit plus de bien que de mal. Nous ramassâmes de cette eau,nous en bûmes , & nous la trouvâme douce & agréable au goût,ce qui nous surprit d’autant plus qu’il est difficile de comprendrequ’en si peu de tems elle puisse perdre fa salure. On sçaitlapeurqu ont les gens de Mer quand ils voyent le feu S. Elme ; nous envîmes un vers la Tercere. II fut suivi d’un assez gros tems, maisle péril ne fut pas assez grand pour m’empêchér de rire des gri-maces , & des postures de la plûpart des Officiers , Mariniers 5cMatelots,& des discours que tenoient d’autres gens qui se croyansplus habiles , raisonnoient à leur maniéré fur ce phénomène;cependant nous retournions vers Lisbonne, & nous étions dansces Mers qui sont si pleines de Gouëmon, que les Navires ontpeine à avancer. Plusieurs de l’équipage qui brûloient d'i m pa-tience d'arriver à Lisbonne , murmuroient de ce que nous fai-sions si peu de chemin. On croît que le Gouëmon naît au fond
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