D’ A B I S S I N I E. -z
les tirâmes tout d’un coup, mais en forte queJes balles passaf-sent seulement un ou deux pieds au dessus d’eux, & qu ils lesentendissent siffler. Le feu & le bruit de nos armes les épouven-terenttellement qu’ils fe jetterent tous par terre, & n’oferentmême lever la tête que long-tems après. Nous rîmes beaucoupde leur peur, & nous fûmes très-aifes du bon effet que cette dé-charge avoit produit. Ces barbares oublièrent en un momentleur fierté naturelle, ils devinrent plus doux que des agneaux,& vinrent les uns après les autres nous demander pardon de leurinsolence, nous promettant de mieux vivre avec nous à l’ave-nir ; & en effet, depuis ce tems nous fûmes les meilleurs amis dumonde.
Comme nous nous visitions les uns les autres, nous commen-çâmes à parler du sujet de mon voyage , & de l’envie que j’avoisde découvrir un nouveau chemin pour passer en Ethiopie. II fal-lut pour cela aller trouver leur Roy ou Lubo , il avoit avec lui sesfemmes & ses troupeaux : le lieu où il nous reçût étoit une ca-bane de paille, un peu plus grande que celle de ses Sujets. Lamaniéré dont ce Roy reçoit les Etrangers est assés singulière. IIs'affied à terre au milieu de fa cabane, & tous ses Courtisans fontastis autour de lui le long de la muraille, tenans ou une gaule,ou un bâton, avec une masse ; & ces bâtons font plus ou moinslongs selon la qualité des personnes à qui il donne audience. Sila personne est noble,la gaule est fort longue ; si au contraire c’estun homme du commun, les bâtons n’ont pas plus de deux pieds.Loríque l’Etranger qui est admis à l’audience entre, tous lesCourtisans fe jettent dessus, & lui donnent force coups de bâtonjufqu’à ce qu il ait gagné la porte , & qu’il la tienne avec lesmains. Alors chacun retourne à fa place, comme s’il ne s’étoitrien passé , & on lui fait compliment. Nonobstant la paix & l'a-mitié que nous avions faite ensemble, je n’en fus pas quitte àmeilleur marché ; & comme je leur demandai raison de cettebizarre cérémonie, ils me répondirent que c’étoit pour appren-dre à ceux qui venoient chés eux, qu’il n’y a point de nation aumonde plus brave que la leur , & qu’il faut s’humilier devantelle ; & véritablement ils ont raison, puifqu’ils ne connoissentguéres d’autres peuples que ces malheureux qui viennent à tra-vers des forêts & des montagnes trafiquer avec eux. Ils fontnéanmoins une si grande estime des Portugais, qu’ils les appel-