zr RELATION HISTORIQUE
quoi nous étions perdus. Je fus des premiers fur le pont, & jeconnus le danger extrême où nous étions ; & certainement jene croi pas que jamais vaisseau ait couru un pareil risque sanspérir. Je me souvins qu’en partant, le Recteur du College nousavoit promis de faire dire tous les Samedis une Messe pour de-mander à Dieu par l’intercession de la Vierge un heureux voya-ge ; de forte que nous ne doutâmes point que les prières de nosPeres, & le S. Sacrifice de la Messe que l’on ossroitpour nous,n’eussent opéré ce miracle. Et certes c’en fut un grand que leCapitaine à moi fussions encore éveillés, pendant que tous lesMatelots dormoient d'un profond sommeil ; puisque si nous eus-sions dormi comme eux, nôtre navire eût été brisé avant quenous eussions connu le péril où nous étions. Le matin nous cou-rûmes le long de l’Ifle, & nous ne voyions que montagnes , querochers qui sembloient être prêts à tomber dans la mer. II n’y arien de considérable dans cette Isle, que quelques gommes pré-tieuses ; parce que comme il y a beaucoup d’herbes bulbeuses,& que la chaleur y est excessive, il coule de ces herbes un suc,ou une liqueur qui font les plus excellentes gommes du monde.On y pêche quantité de Baleines & de Dauphins Ront on tireune graisse qui, mêlée avec le chanambo , est merveilleuse pourcarener les navires, & vaut beaucoup mieux que le goudron Scle suif dont nous nous servons en Europe, parce que le bois quiest enduit de cette graisse & de ce chanambo, ne se pourrit pasfacilement, & n’est pas sujet aux vers.
Nous abordâmes un peu après midy à un des meilleurs Portsde cette Isle ; ce qui allarma extrêmement les habitans qui n’é-toientpas accoûtumés à voir des navires Portugais fur leurs Cô-tes , & encore moins dans leurs Ports. Quelques habitans sesauvèrent dans les montagnes , d’autres accoururent en armesfur le bord de la mer ; mais quand ils sçûrent qui nous étions ,ils vinrent nous visiter comme les Souverains du Roy de Ca-xem leur Seigneur ; ils nous apportèrent des poules, des mou-tons , du poisson , & nous leur donnâmes en échange quelquestoiles peintes des Indes, qu’ils prisent beaucoup. Nous ne fû-mes qu’une nuit dans ce Port. Nous repartîmes le lendemain degrand matin, Sc nous allâmes chercher le Cap de Gardafui, quin’est qu à quarante lieues de Socotora. Avant que de le pouvoirreconnoître, nous passâmes à la vûë de deux Isles desertes que
l’on