L12
quatre heures après midi. La plaine d’Erzeron estfertile en toutes sortes de grains. Le bled y éróitmoins avancé qu’à Paris , & n avoir pas deuxpieds de haut, aussi n’y fait-on la récolté qu’eaSeptembre. Je ne luis pas surpris de ce que Lu-«ullus trouva étrange que les champs fussentencore tous nuds au milieu de l'Eté, lui qui ve-noít d’ïtalie où la moisson est faite dans ce temps-là. II fut encore bien plus étonné de voir de laglace dans l’Equínoxc d’Automne ; d’apprendreque les eaux par leur froideur faifoient mourir leschevaux de son armée, qu’il falloit casser la gla-ce pour passer les rivières& que ses soldatsctoient forcez de camper parmi la neige qui necessoit de tomber. Alexandre Severe ne fut pasplus satisfait de ce pays-ci. Zonare remarqueque son armée répaíiant par l’Armenie fut si 'maltraitée du froid excessif qui s’y faiíòit sentir,qu’on fut obligé de couper les mains & les piedsà plusieurs soldats que l’on trouvoit à demi gelezfur les chemins.
Outre la rigueur des Hivers, ce qu’i! y a deplus fâcheux à Erzeron , c’est que le bois y estrare & fort cher. On n’y connoît que le bois dePin que l’on va chercher à deux ou trois jour-nées de la ville , tout le reste du pays est décou-vert. On n’y voit ni arbres ni buissons , & l’onn’y brûle communément que de la boute de va-che dont on fait des mottes , mais elles ne va-lent pas celles des tanneurs dont on se sert àParis , encore moins celles du marc des olivesque l’on prépare en Provence. Je ne doute pasque l'on ne trouvât de la houille st l’on vouloirse donner la peine de fouiller les terres. C’est unpays où les minéraux ne manquent pas, mais ilsfont accoutumez à leur bonze. On ne sçauroits’imaginer quel horrible parfum fait cette bonzedans des maisons qu’on ne peut comparer qu’àdes renardières , & fur tout les maisons de lacompagne- Tout ce f qu’on y mange sent la fu-mée ; leur crème seroit admirable fans cette cas-solette , & l’on feroit fort bonne chere si l’onpouvoit y faire cuire, avec du bois, la viande deboucherie qui y est fort bojjne.. _
Les fruits qu’on y apporte de Géorgie font ex-ceìlens. C’est un pays plus. ch'audi A moins .tardifqui produit en abondance des Poires , des Pru-nes, des Cerises, des Melons. Les collines voi-sines fournissent à Erzeron de très-bclles sources,lesquelles non feulement arrosent la campagne,mais encore les rués de la ville. C’est un grandavantage pour les étrangers que les eaux soientbonnes , car ou y boit !c plus détestable vin duinonde. On se confoleroit de toutes les glaces &de tous les frimais & on compteroit ìa fuméepour rien , si l’on trouvoit du vin passable ; maisil est puant , moisi , aigre , pouni ; le vin de
E
Brie y ’passeroit pour du nectar ; l’eau dc vie nevaut pas mieux, elle est chancie & amere, encoreen coûtc-t-il bien des soins & de l’argent pouravoir ces boissons détestables. Les Turcs y affec-tent plus dc sévérité qu’autre part, & se font unplaisir de surprendre & de bâtonnet ceux quìfont ce commerce z franchement ils n’ont pastrop de tort, car c’est rendre un grand service aupublic que d'cmpêcher le débit d’aussi mauvaisesdrogues.
La ville d’Erzeron vaut mieux que celle deTrebifonde ; l’enceinte de cette premiere placeest à doubles murailles défendues par des toursquarrées ou pentagones, mais les foíïèz ne sontni profonds ni bien entretenus. Le Beglierbey oule Pacha de la Province , est logé dans un vieuxSerrail fort mal entendu. Le Janissaire Aga setient dans une cfpece de Fort au haut de la ville.Quand le Pacha ou les personnes les plus consi-dérables du pays vont dans ce Fort , c’est pour ylaisser leurs têtes. Le Janissaire les fait avertirde s’y rendre par ordre du Grand Seigneur : leCapigi arrivé de la Cour leur montre ses ordres& les execute fans autre cérémonie. On croitqu’il y a dix-huit mille Turcs daus Erzeron, sixmille Arméniens , & quatre cens Grecs. Onestime qu’il y a soixante mille Arméniens dans laProvince, & dix mille Grecs. Les Turcs quifont dans Erzeron font presque tous Janissaires;on y en compte environ douze mille, & plus decinquante mille dans le reste de la Province. Cefont presque tous gens de métier, qui la plupartdonnent de l’argeut au Janissaire Aga bien loind’en retirer ; cela s’appelle achetter le privilègede ne rien valoir & de commettre tontes sortesd’insolcnces. Les plus homxêtes gens font obligezde s’engager dans ce corps , parce qu’outre qu’ilsnc seroient pas bien venus du Commandant qui•est presque absolu dans la ville , ils se trouve-roient tous Ics jours exposez aux violences de leursvoisins & n’auroicnt aucune justice des Officiers.Le Grand Seigneur ne donne par jour aux vérita-bles Janissaires du pays, que depuis cinq âpres jus-. qu’a vingt ; P Aga profite de cet argent.
Les Arméniens ont un Evêque & deux Eglisesdans Erzeron. Ils ont quelques Monastères à lacampagne , comme le grand Couvent & le Cou-vent rouge. Ils reconnoissent tous le Patriarched’Erivau. Pour les Grecs, ils ont aussi leur Evê-que dans la ville , mais ils n’y ont qu’unc Eglisequi est fort pauvre. 11s sont presque tous Chau-derouniers & occupent le Fauxbourg où ils tra-1 vaillent à mettre eu vaisselle le cuivre qu’on yapporte des montagnes voisines. Ces pauvres gensfont un tintamarre horrible jour & nuit , car ilsne cessent de forger , & les Turcs aiment tropla tranquilité pour souffrir qu’on batte l’euclume
dans
V O Y A G