VOYAGELETTRE XX,
DES MOEUR S , DE L J RELIGION , ET DU COMMERCE DES
ARMENIENS .
Monseigneur,
Comme nous écrivions tous les soirs, pendantle séjour que nous fîmes àErzeron, ce que nousapprenions pendant la journée en nous entrete-nant avec les Arméniens & principalement dansle Couvent où nous logions ; il se trouva à laíin que nos remarques jointes à celles que nousavions faites dans les autres Couvens & fur nosdifférentes routes, me fournirent aller de matiè-re pour vous adresser une Lettre touchant legenîe, les mœurs, laReligion ,& le commerce decette Nation. Je vous prie donc, Monseigneur, devouloir agréer le fruit de nos conversations.
Les Arméniens sont les meilleures gens dumonde, honnêtes, polis, pleins de bons sens &de probité. Je les esiimerois heureux de ne sa-voir pas manier les armes, s’il n’étoit nécessai-re , de la maniéré dont les hommes font faits,de s’en servir quelquefois pour éviter leur cruau-té. Quoiqu’il en soit les Arméniens ne se mêlent•que de leur commerce, & s’y appliquent avec tou-te l’attention dont ils sont capables. Non seule-ment ils font les maîtres du commerce du Le-vant , mais ils ont beaucoup de part à celui desplus grandes villes de "Europe. On les voit ve-nir du fond de la Perse jusqu’à Livourne. II n’ya pas long-temps qu’ils étoient établis à Mar-seille. Combien en trouve-t-on en Hollande &•en Angleterre ? ils passent cher le Mogol , àSiam , à Java, aux Philippines, & dans tout FO-rient , excepté à la Chine.
Le centre des Marchands Arméniens n’est pasen Arménie , mais à Juif a célébré fauxbourgd’Hispaham, que tous les voyageurs ont décrit.Ce fauxbourg qui mérité bien. le nom de ville,puisqu'il renferme plus de trente mille habitans,est une Colonie d’Armeniens que le plus grandRoi de Perse Cba-Abbas , premier du nom , éta-blit d’abord dans Hifpaham , & que l’on trans-porta peu de temps après au delà deia riviere deZenderou , pour les séparer des Mahométans quiles meprisoient à cause de leur religion. On pré-tend que ce changement se fit sous le petit Cha-Abbas ; d’autres assurent qu’il est plus ancien.11 est certain du moins que le premier auteur dela Colonie est le grand Cha-Abbas contemporainde Henri IV. à qui il envoya le P, Juste Ca-pucin en qualité d’Ambassadeur ; mais il n’arriva■qu’après la mort du Roi. Cha-Abbas travailla
efficacement à deux choses pour le bien de sonRoyaume : il le mit à couvert des insultes desTurcs, & il l’enrichit beaucoup par rétablissementdu commerce. Pour empêcher les Turcs , queles Persans appellent Ofinalins , de pénétrer avantdans ses Etats, il crut qu’il étoit nécessaire dcleur ôter le moyen d’entretenir de grandes arméesfur ses Frontières, & comme l’Armenie est unedes principales, fur laquelle les Turcs se jettoientordinairement, il la dépeupla autant qu’il le ju-gea nécessaire à son dessein. Le sort tombasur la ville de J u Isa la plus grande & la pluspuissante du pays ,, dont les ruines se voyent en-core fur PAraxe , entre Erivan & Tauris. Leshabitans de J u Isa eurent ordre de passer à His-paharn, & depuis ce temps-là, cette ville qu’ilsabandonnèrent s’appelle VAncienne Julfa. Lespeuples de Nacjîvan & des environs d’Erivan fu-rent disperser en differens endroits du Royau-me. On assisté que ce Prince fit passer plus devingt mille familles d’Arméniens dans la feule Pro-vince de Guilan^d’où viennent les plus belles soyesde Perse.
Comme Cha-Abbas n’avoit d’autre vûë qued’enrichir ses Etats, & qu’i! étoit convaincu qu’ilne le pouvoit faire que par le commerce, il jettales yeux fur la soye, comme la marchandise laplus pretieuse , & sur les Arméniens , commegens les plus propres pour la débiter; très-malsatisfait d’ailleurs du peud’application de ses au-tres sujets & de leur peu de geuie pour le com-merce. La frugalité des Arméniens, leur œco-nomie, leur bonne foi, leur vigueur pour entre-prendre , & pour soutenir de grands voyages, luiparurent des talens -propres pour son dessein. LaReligion Chrétienne qui leur facilitoit la com-munication avec toutes les nations de l’Europe,lui parut encore une disposition assez favorablepour parvenir à ses fins. En un mot , de la-boureurs qu’étoient les Arméniens , il en fit desmarchands, & ces marchands font devenus lesplus célébrés commerçans de la Terre.
C’est ai u fi que ce Prince, dont le génie étoitfort étendu pour les affaires de la guerre L pourla politique , sçût profiter des talens de ses peu-ples & des marchandises du crû de son Royau-me. Pour bien fonder le commerce il confia auxArméniens de Julfa la Nouvelle , une certaine
quantité