306
LES ROUGON-MACQUART.
forme de fable, il y avait de tout, du pain, des pommes,des litres de genièvre entamés : une vraie caverne scé-lérate, du butin entassé depuis des semaines, mêmedu butin inutile, du savon et du cirage, volés pour leplaisir du vol. Et le petit, tout seul au milieu de ces ra-pines, en jouissait en brigand égoïste.
— Dis donc, est-çe que tu te fous du monde? criaÉtienne, lorsqu’il eut soufflé un moment. Tu descends tegoberger ici, quand nous crevons de faim là-haut?
Jeanlin, atterré, tremblait. Mais, en reconnaissant lejeune homme, il se tranquillisa vite.
— Yeux-tu dîner avec moi? finit-il par dire. Hein? unmorceau de morue grillée?... Tu vas voir.
Il n’avait pas lâché sa morue, et il s’était mis à engratter proprement les chiures de mouche, avec unbeau couteau neuf, un de ces petits couteaux-poignardsà manche d’os, où sont inscrites des devises. Celui-ciportait le mot « Amour », simplement.
—■ Tu as un joli couteau, fît remarquer Etienne.
—■ C’est un cadeau de Lydie, répondit Jeanlin, quinégligea d’ajouter que Lydie l’avait volé, sur son ordre,à un camelot de Montsou, devant le débit de la Tête-Coupée.
Puis, comme il grattait toujours, il ajouta d’un airfier :
— N'est-ce pas qu’on est bien chez moi?... On a unpeu plus chaud que là-haut, et ça sent joliment meil-leur !
Étienne s’était assis, curieux de le faire causer. Il n’a-vait plus de colère, un intérêt le prenait, pour cettecrapule d’enfant, si brave et si industrieux dans sesvices. Et, en effet, il goûtait un bien-être, au fond de cetrou : la chaleur n’y était plus trop forte, une tempéra-ture égale y régnait en dehors des saisons, d’une tiédeurde bain, pendant que le rude décembre gerçait sur la