MEMOIRES
à la suite celte malheureuse pièce; le roi en futfrappé, et ne crut pas déshonorer sa gravité nison goût par des éclats de rire si grands , que lacour en fut étonnée.
Louis Xï V jugea de la pièce comme Molière euavoit jugé. Les comédiens, charmés d’un succèsqu’ils n’avoient pas espéré , pour l’annoncer pluspromptement à l'auteur , revinrent toute la nuità Paris , et allèrent le réveiller. Trois carrossesp endant la nuit, dans une rue où l’un n'étoit pasaccoutumé d’en voir le jour, réveillèrent le voisi-nage mS : on se mit aux fenêtres; et connue onsavoil qu’un conseiller des requêtes avoit fait ungrand bruit contre la comédie des Plaideurs, on nedouta point de la punition du poète qui avoit osérailler les juges en plein théâtre. Le lendemaintout Paris le croyoit en prison , tandis qu’il se fé-licitoil de l'approbation que la cour avoit donnéeà sa pièce, dont le mérite fut rnlln reconnu àParis.
L’année suivante 1668 , il reçut une gratifica-tion de douze ci nls livres, sur un ordre particulierde M. Colbert. En voici la copie :
* Maître Charles Le Bègue, conseiller du roi,trésorier général de ses bâtiments, nous vous man-dons que des deniers de votre ( barge de la présenteannée , même de ceux destines par sa majestépour les pensions et gratifications des gens delettrés, tant françois qu’étrangers, qui excellenten toutes sortes de sciences, vous payiez comptantau sieur Racine la somme de douze cents livresque nous lui avons ordonnée pour la pension etgratification que sa majesté lui a accordée, enconsidération de son application aux belles-lettreset des pièces de théâtre qu'il donne au publie.Rapportant la présente , et quittance sur ce suffi-sante, ladite somme de douze cents livres serapassée et allouée en la dépense de vos comptes parmessieurs des Comptes à Taris ; lesquels nousprions ainsi le faire sans difficulté.
Fait à Paris, le dernier jour de décembre 1GC8.
COLBERT.
La Moite Coquar r.
Bj'itanmcus , qui parut en 1670, eut aussi beau-coup de contradictions à essuyer, et l’auteur avouedans sa préface qu'il craignit quelque temps quecelle tragédie n’eût une destinée malheureuse 2? .Je ne connois cependant aucune critique im-primée dans le temps contre Bn'hmrùcus. Cessortes de critiques à la vérité tombent peu apresdans l’oubli; mais il se trouve toujours dans lasuite quelque faiseur de recueil qui veut les enretirer. Tout est bon pour ceux qui, moins curieuxde la reconnoissance du publie que de la rétribu-tion du libraire, n’ont d’autre ambition que cellede faire imprimer un livre nouveau ; cl dansle recueil des pièces fugitives faites sur les tragé-dies de nos deux poètes fameux, qu’en 1740Gissey imprima en deux volumes, je ne trouverien sur Britannicus.
On sait l’impression que firent sur Louis X 7 Yquelques vers de cette pièce. Lorsque Narcisserapporte à Néron les discours qu’on tient contrelui, il lui fait entendre qu’on raille son ardeur
à briller par des talents qui ne doivent pointêtre les talents d’un empereur.
Il excelle à conduire on char dans la carrière,
A disputer des prix indignes de ses mains,
A se donner lui-mème en spectacle aux Romains,A venir prodiguer sa voix sur un théâtre...
Ces vers frappèrent le jeune monarque, quiavoit quelquefois dansé dans les ballets; et quoi-qu’il dansât avec beaucoup de noblesse , il nevoulut plus paroître dans aucun ballet, recon-noissant qu’un roi ne doit point se donner enspectacle. On trouvera ce que je dis ici confirmépar une des lettres de Boileau.
Ceux qui ajoutent foi en tout au Bolœana ,croient que Boileau , qui t/ouvoit les vers deBajazet trop négligés, trouvoit aussi le dénouementde Briicmnicus puéril , cl rrprochoit à l’auteurd’avoir fait Ttrilannicus trop petit devant Néron.II y a grande apparence que M. de Montehenay,mal servi par sa mémoire lorsqu’il composa cerecueil , sYsl trompé en cet endroit. Je n’ai ja-mais entendu dire que Boileau eût fait de pareilles critiques ; je sais seulement qu’il engageamon père à supprimer une scène entière de cellepièce avant que de la donner aux comédiens,et par cette raisou celte scène n’est encoreconnue de personne. Ces deux aruis avoîent unégal empressement à se co mmuniquer leurs ou-vrages avant que de les montrer au public , égalesévérité de critique l’un pour l’autre , et égale do-cilité.Voici cette scène que Boileau avoit conser-vée , et qu’il nous a remise : elle étoit la premièredu troisième acte.
BIIRRHUS, NARCISSE.
KIJRRHUS-
Quoi ! Narcisse au palais obsédant l’empereur,Laisse Brilannicus en proie à sa fureur?
Narcisse qui devroit, d’une amitié sincère,
Sacrifier au fils tout ce qu’il tient du père?
Qui devroit, en plaignant avec lui son malheur,Loin des yeux (le César détourner sa douleur'?Voulez-vous qu’accablé d'horreur, d’inquiétude,Tressé du désespoir qui suit la solitude,
Il avance sa perte en voulant l’éloigner,
Et force l’empereur à ne plus l’épargner?
Lorsque de Claudius l’impuissante vieillessebaissa de tout l’empire Agrippine maîtresse ,Qu’instruit du successeur que lui gardoient les dieux,Il vit déjà son nom écrit dans tous les yeux,
Ce prince à ses bienfaits mesurant votre zèle,
Crut laisser à son fils un gouverneur fidèle,
Et qui, sans s’ébranler, verroit passer un jourDu coté de Néron la fortune et la cour.
Cependant aujourd’hui, sur la moindre menaceQui de Britannicus présage la disgrâce,
Narcisse, qui devoit le quitter le dernier,
Semble dans le malheur le plonger le premier.
César vous voit partout attendre son passage.
SAUCISSE.
Avec tout l'univers je viens lui rendre hommage,Seigneur ; c’est ce dessein qui m’amène en ces lieux.
KPKRHUS.
Près de Britannicus vous le servirez, mieux.Craignez-vous que César n’accuse votre absence?
Sa grandeur lui répond de votre obéissance.