SUll LA VIE DE JEAN RACINE.
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C’est à Britannirtts qu’il faut justifierUn soin dont s es malheurs se doivent défier.
Vous pouvez .sans péril respecter sa misère;
Néron n’a point juré la perte de son frère ;
Quelque froideur qui semble altérer leurs esprits,
\ otre maitre n’est point au nombre «les proscrits.Néron même, en son coeur touché «le votre zèle.Vous en tiendroit peut-être un compte plus fidèle,Que de tous ces respects vainement assidus,Oubliés dans la foule aussitôt que rendus.
NARCISSE.
Ce langage, seigneur, est facile à comprendre;Avec quelque bouté, César daigne m’entendre !
Mes soins trop bien rems pourroient vous irriter....A l'avenir, seigneur, je saurai l’éviter.
BIIRRH1 8.
Narcisse, vous réglez mes desseins sur les vôtres;Ce que vous avez fait, vous l'imputez aux autres.Ainsi, lorsqu’inutile au reste des humains,
Claude laissoit gémir l’empire entre vos mains,
I.e reproche éternel de votre conscienceCondamnait devant lui Rome entière au silence.Vous lui laissiez à peine écouter vos flatteurs,
I.e reste vous sembloit autant d’accusateurs,
Qui, prêts a s'élever contre votre conduite,Alloient de nos malheurs développer la suite;
Et lui portant les cris du peuple et du sénat,
Lui demander justice au nom de tout l’état.Toutefois pour César je crains votre présence;
Je crains, puisqu’il vous faut parier sans complai-sance ,
Tous ceux qui, comme vous, flattant tous scs désirs,Sont toujours dans son cœur du parti des plaisirs.Jadis à nos conseils J’cmpercur plus «locileAffectoit pour son frère une bonté facile,
Et de son rang pour lui modérant la splendeur,
De sa chute à ses yeux eachoit la profondeur.
Quel soupçon aujourd’hui, quel désir de vengeanceRompt du sang des Césars l’heureuse intelligence?Junie est enlevée, Agrippine frémit;
Jaloux et sans espoir Britannirus gémit :
Du cœur de l’empereur son épouse bannie,
D’un divorce à toute heure attend l’ignominie.
F.lle pleure. Et voilà ce que leur a coûtéL’entretien d’un flatteur qui veut être écouté.
NARCISSE.
Seigneur, c’est un pou loin pousser la violence.Vous pouvez tout; j'écoute, et garde le silence.Mes actions un jour pourront vous repartir.
Jusque là....
B1JRBHUS.
Puissiez-vous bientôt me démentir!
Plût aux dieux qu’en effet ce reproche vous touche !Je vous aiderai même à me fermer la bouche.Séneque, dont les soins devroient me soulager,Occupé loin de Rome, ignore ce danger.
Réparons, vous et moi, cette absence funeste :
Du sang de 110s Césars réunissons le reste.Rapprochons-les, Narcisse, au plus tôt, dès ce jour,Tandis qu’ils ne sont point séparés sans retour.
On ne trouve rien dans cetic scène qui ne ré-ponde au reste de la pièce pour la versification :mais son ami craignit qu’elle ne produisît unmauvais effet sur les spectateurs. «Vous fes in-disposerez , lui dit-il, en leur montrant ces deuxhommes ensemble. Pleins d’admiration pour l’un,et d’horreur pour l’autre , ils souffriront pendantleur entretien. Convient-il au gouverneur de l’em-pereur, à cet homme si respectable par son rang
et sa probité, de s’abaisser à parler à un misérableaffranchi, le plus scélérat de tous les hommes? Ille doit trop mépriser pour avoir avec lui quelqueéclaircissement. El, d’ailleurs, quel fruit espère-t il de scs remontrances? Est-il assez .simple pourcroire qu’elles feront naître quelques remordsdans le cœur de Narcisse ? Lorsqu’il lui fait con-noître l'intérêt qu’il prend à Brilannicus , il dé-couvre son secret à un traître ; et, au lieu deservir Britannicus , il en précipite la perte. « Cesréflexions parurent justes, et la scène fui sup-primée.
Cette pièce fit connoître que l’auteur n’étoitpas seulement rempli des poètes grecs, et qu’ilsavoît également imiter les fameux écrivains del’antiquité. Que de vers heureux, et combiend'expressions énergiques prises dans Tacite ! Toutce que Bucrhus dit à Néron , quand il se jette àses pieds et qu’il tâche de l’attendrir eu faveur deBritannicus, est un extrait de ce que Sénèque aécrit de plus beau dans son traité sur la clé-mence , adressé à ce même Xéron. Ce passagedu panégyrique de Trajan par Pline , Insnlasquas modo senalorttm 3 jnm detalr.rum turba com-pléterai , etc. , a fourni ces deux beaux vers :
Les déserts, autrefois peuplés de sénateurs,
Ne sont plus habités que par leurs délateurs.
M. de Fontenelle, dans la vie de Corneilleson oncle, nous dit que Bérénice fut un duel. Eneffet, ce vers de Y'irgile ,
Infelix puer atque impar congressus Acbilli,
fut appliqué alors par quelques personnes aujeune combattant, à qui cependant la victoiredemeura. Elle ne fut pas môme disputée ^ lapartie n’étoit pas égale. Corneille n’éloit plus leCorneille du Cid et des lloraces, il étoit devenul’auteur d’Agésilas. Une princesse ’ Ali fameuse parson esprit et par son amour pour la poésie avoilengagé les deux rivaux à traiter ce même sujet.Ils lui donnèrent en celte occasion une grandepreuve de leur obéissance, et les deux Bérénicesparurent en même temps en îfiyo® 9 .
L’abbé de Yillars voulut faire briller son es-prit aux dépens de l’une et «le l’autre pièce ; sesplaisanteries furent trouvées très fades , et sescritiques parurent outrées à Subligny lui-même ,qui , prenant alors la défense du même poètedont il avoit critiqué YAndromaque, lit voir quel’écrivain ingénieux du Peuple élémentaire nVn-tendeit pas les matières poétiques. Tout sert auxauteurs sages. L’abbé de Yillars avoit vivementrelevé cette exclamation , Dieux! échappée à Bé-rénice. L’auteur, en recoimoissant sa faute, encorrigea deux autres de la même nature , dontson critique ne s’étoit pas aperçu. Bérénice disoità la fin du premier acte :
Rome entière, en ce meme moment,
Fait des vœux pour Titus, et, parMes sacrifices,De son règne naissant consacre les prémices.
Je prétends quelque part à des souhaits si doux ;Phénice, allons nous joindre aux vœux qu’on faitpour nous.