Buch 
Oeuvres complètes de J. Racine / revues avec soin sur toutes les éditions de ce poète, avec des notes extraites des meilleurs commentateurs par P. R. Auguis
Entstehung
JPEG-Download
 

22

MÉMOIRES

principaux événements du règne de Louis XIV.Un devoil, au bas de chaque médaille gravée,mettre en peu de mots le récit de l'événement quiavoit donné lieu à la médaille : mais on trouvaque des récits fort courts napprendroient leschoses quiniparfaitentenl, et qu'une histoire suiviedu règne entier seroit beaucoup plus utile. Ceprojet fut agité et résolu riiez madame de Mon-tnspan. Cétoit elle qui lavoit imaginé; «et quoiquela flatterie en fût lobjet, comme lécrivoif depuismadame la comtesse de Caylus, on conviendraque ce projet nétoit pas celui dune femme com-mune , ni dune maîtresse ordiuaire. » Lorsquoneut pris ce parti, madame de Maintenon proposaau roi de charger du soin décrire cette histoireBoileau et mon père. Le roi, qui les en jugea ca-pables , les nomma ses historiographes en 1677.

Mon père, toujours attentif à son salut, re-garda le choix de sa majesté comme une grâce deDieu , qui lui procuroit cette importante occupa-tion pour le détacher entièrement de la poésie.Boileau lui-même parut aussi sen détacher. Il estcerlain qu'il passa douze ou treize ans sans donnerdautres ouvrages en vers que les deux dernierschants du Lutrin, pareequil voulut finir lactionde ce poème.

Les deux poètes, résolus de ne plus lêtre, nesongèrent quà devenir historiens ; et pour senrendre capables, ils passèrent dabord beaucoup detemps à se mettre au fait et de lhistoire généralede France , et de lhistoire particulière du règnequils avoient à écrire. Mon père , pour se mettreses devoirs devant les yeux, fit une espèce dex-trait du traité de Lucien sur la manière décrire,lhistoire. Il remarqua dans cet excellent traitédes traits qui avoient rapport à la circonstancedans laquelle il se trouvait, et il les rassembladans lécrit qui se trouvera à la suite de ses let-tres. Tl fit ensuite des extraits de Mézcrai et deVittorio Siri, et se mit à lire les mémoires , let-tres , instructions et autres pièces de cette na-ture, dont le roi avoit ordonné quon lui donnâtla communication.

Dans la campagne de cette année 1677 les villesque le roi assiégea tombèrent quand il parut ; etlorsque, de retour de scs rapides conquêtes, ilvit à Versailles ses deux historiens, il leur de-manda pourquoi ils navuient pas en la curiositéde voir un siège. « Le voyage, leur dit-il, nétoitpas long. 11 est vrai, ropriL mon père, maisnos tailleurs furent trop lents. Nous leur avionscommandé des habits de campagne : lorsquilsnous les apportèrent, les villes que votre majestéassiégeoit étoienl prises. » Celte réponse fut bienreçue du roi, qui leur dit de prendre leurs me-sures de bonne heure , pareeque dorénavant ils lesuivroient dans toutes ses campagnes pour êtretémoins des choses quils dévoient écrire.

La foible santé de Boileau ne lui permit pas defaire une campagne , qui fut celle de Grand lannéesuivante. Mon père, qui les fit toutes , avoit soinde rendre compte à son associé dans lemploidécrire lhistoire de tout ce qui se passoit à lar-mée , cl une partie de ses lettres se trouvera à lasuite de ces mémoires. Ce fut dans leur première

campagne que Boileau apprenant que le rois'étoit si fort exposé , qu'un boulet de eanonavoit passé à sept pas de sa maj'csté, alla à luiet lui dit: «Je vous prie, sire, en qualité devoire historien , de ne pas me faire finir sitôt monhistoire 4 7 . »

Lorsquils partirent en 1678 on vit pour la pre-mière fois deux poètes suivre une armée pour êtretémoins de sièges et de combats : ce qui donnalieu à des plaisanteries dont on amusoit le roi.On prétendoit les surprendre en plusieurs occa-sions dans lignorance des choses militaires, etmême des choses les plus communes. Leurs meil-leurs amis étoient ceux qui leur icndoient despièges. Sils ny tomboient pas , on faisoit accroirequils y étoient tombés. Tout ce quon dit de leursimplicité nest peut-être pas exactement vrai. Jerapporterai cependant ce que jai entendu dire àdanciens seigneurs de la cour.

La veille de leur départ pour la première cam-pagne , M. de Cavoie savisa , dit-on , de deman-der à mon père sil avoit eu lattention de faireferrer ses chevaux à forfait. Mon père, qui nen-tend rien à cette question , lui en demande l'ex-plication. «Croyez-vous donc, lui dit M. de Ca-voie, que quand une armée est en marche elletrouve partout des maréchaux? Avant que departir on fuit un forfait avec un maréchal deParis, qui vous garantit que les fers quil met auxpieds de votre cheval y resteront six mois. » Monpère répond, ou plutôt on lui fait x-épondre :

« Cest ce que jignorois ; Boileau ne men a riendit; mais je nen suis pas étonné , il ne songe àrien. « Il va trouver Boileau pour lui reprochersa négligence. Boileau avoue son ignorance, etdit quil faut promptement sinformer du maré.chai le plus fameux pour ces sortes de forfaits.IIsneurcnL pas le temps de le chercher. Dès lesoir même , M. de Cavoie raconta au roi le succèsde sa plaisanterie. Cn fait pareil , quand il seroitvéritable, 11e feroit aucun tort à leur réputation.

Puisque les plus petits faits, quand on parle decertains hommes, intéressent Loujours, jen rapporterai encore un de la même nature. Un jour,après une marche fort longue, Boileau très fati-gué sc jeta sur un lit en arrivant, sans vouloirgouper. M. de Cavoie , qui le sut, alla le voiraprès le souper du roi, et lui dit, avec un airconsterné, quil avoit à lui apprendre une fâ-cheuse nouvelle. « Le roi , ajouta-t-il, nest pointcontent de vous; il a remarqué aujourdhui unechose qui vous fait un grand tort. .Eh! quoidonc? sécria Boileau tout alarmé. Je ne puis,continua M. de Cavoie, me résoudre à vous ladire; je ne saurois affliger mes amis. » Enfin,après lavoir laissé quelque temps dans lagitation ,il lui dit : « Puisquil faut vous lavouer, le roi aremarqué que vous étiez tout de travers à che-val. Si ce nest que cela, répondit Boileau,laissez-nxoi dormir. *

Quoique mon père fût son confrère dans lho-norable emploi décrire lhistoire du roi , et dansla petite académie, il ne lavoit point encorepour confrère dans lacadémie françoise : et commeil souhaitoit de le voir dans cette compagnie , il