SUR LA VIE DE JEAN RACINE.
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régaler aujourd’hui, el n’auroicnt plus de plaisirs’ils mangeoient ce plat sans moi. Je vous prie defaire valoir cette raison à son altesse sérénissinic.»L’écuyer la rapporta fidèlement , et l’éloge qu’ilht de la carpe devint l’éloge de la bonté du père ,qui se croyoil obligé de la manger en famille.Quand un homme a mérité qu’on admire son ca-ractère dans ces petites choses, il est permis deles rapporter, en disant de lui ce que Tacite ditde son beau-père, bonurn virum facile crederes,magnum libenter.
Ce caractère n’est pas celui d’un homme ardenta saisir toutes les occasions de Caire sa cour. Tl neles cherchoit jamais , et souvent sa piété l’ernpë-choil de profiter de celles qui se prësmloicnt. Onlui dit qu’il feroit plaisir au roi d’aller donnerquelques leçons de déclamation à une princessequi est aujourd’hui dans un rang très élevé. Il yalla , et quand il vit qu’il s’agissoit de faire répéterquelques endroits à'Andromiique , qu’on avoit faitapprendre par coeur à la jeune princesse, il se re-tira , el demanda en grâce qu’on n’exigeât pointde lui de pareilles leçons.
M. de l'ontenelle nous apprend que Corneille,agité de quelques inquiétudes au sujet de sespièces dramatiques , eut besoin d’être rassuré pardes casuistes, qui lui firent toujours grâce enfaveur de la pureté qu’il avoit établie sur lethéâtre. Mon père, qui fut son casuistc à lui-même, ne se (ît aucune grâce : et comme il nerougissoit point d’avouer ses remords, il ne laissaignorer à personne qu’il eût voulu pouvoir anéan-tir ses tragédies profanes, dont on ne lui parloitpoint à la cour , pareeqn’on savoil qu’il n’aimoilpoint à en entendre parler.
On peut reprocher aux éditeurs la négligencedes dernières éditions de ses œuvres 52 . Il n’estpas étonnant néanmoins qu’elles n’aient point étéexactes depuis sa mort, puisqu’elles ne l’étoientpas de son vivant. Il ne présida qu’aux premières ,■et dans la suite ce fut Boileau qui, sans lui enparler, examina les épreuves. Le libraire obtintenfin de l’auteur même d'en revoir un exemplaire ,et il ne put s’empêcher d’y faire plusieurs correc-tions: mais avant que de mourir il fil brûler celexemplaire, comme je l’ai dit ailleurs 5î ; et monfrère, qui fut le ministre de ce sacrifice, n’eutpas la liberté d’examiner de quelle nature étoienttes corrections : il vit seulement qu’elles étoientplus nombreuses dans le premier volume que dansle second.
Toute sa crainte ùLoit d’avoir un Gis qui eûtenvie de lairt? des tragédies. «Je ne vous dissimu-lerai point, disoil-il à mon frère, que dans lachaleur de la composition on ne soit quelquefoiscontent de soi ; mais, et vous pouvez m’en croire ,lorsqu’on jette le lendemain les veux sur son ou-vrage , on est tout étonne de ne plus rien trouverde bon dans ce qu’on admiroil la veille : et quandon vient à considérer, quelque bien qu’on ail fait ,qu’on auroit pu mieux faire, et combien on estéloigné de la perfection, on est souvent décou-ragé. Outre cela, quoique les applaudissementsque j’ai reçus m’aient beaucoup flatté , la moindrecritique, quelque mauvaise qu’elle ait été, m'a
toujours causé plus de chagrin que toutes leslouanges ne m’ont fait de plaisir. »
II comptoil au nombre des choses chagrinantesles louanges des ignorants; et lorsqu’il se metloiten bonne humeur, il rapportoil le complimentd’un vieux magistrat qui , n’ayant jamais été à lucomédie , s’y laissa entraîner par line compagnie ,à cause de l’assurance qu’elle lui donna qu’il ver-roit jouer l’Andromaque de Racine. Il fut trèsattentif au spectacle qui finissoil par tes Plaideurs.En sortant il trouva l'auteur el lui dit : «Je suis,monsieur, très content de votre Andromaque, c'estune jolie pièce : je suis seulement étonné qu’ellefinisse si gaiement. J’avois d’abord eu quelqueenvie de pleurer, mais la vue des petits chiens"m’a fait rire. > Le bon homme s’éloit imaginé quetout ce qu'il avoit vu représenter sur le théâtreéloit Andromaque.
Boileau racoutoit aussi qu’un de ses parents , àqui il avoit fait présent de ses œuvres, lui dit,après les avoir lues : « Pourquoi, mon cousin, toutn’est-il pas de vous dans vos ouvrages ? J'y ai trouvédeux lettres à M. de. Yivonne , dont l’une est deBalzac et l’autre de Voiture. »
TJn homme qui vivoit à la cour , et qui depuis aété dans une grande place, lui demanda par qiiei'eraison il avoit fait un traité sur te sublimé. Il n’a-voil fait qu’ouvrir le volume de se9 œuvres, dontBoileau lui avoit fait présent, H ayant lu sublimépour sublime , il ne pouvoit comprendre qu’unpoète eût écrit sur un tel sujet.
Boileau, allant loucher sa pension au trésorroyal, remit son ordonnance à un commis , qui ylisant ces paroles . « La pension que nous avonsaccordée à Boileau à cause de la satisfaction queses ouvrages nous ont donnés,’ lui demanda dequelle espèce étoient ses ouvr ages. « I)e maçonne-rie , répondit-il: je suis un architecte. »
Les poètes, qui s’imaginent être connus et ad-mirés de fout le monde , trouvent souvent des oc-casions qui les humilient. Ils doivent s’attendreencore que leurs ouvrages essuieront les tlisroursles plus bizarres, el seront exposés tantôt aux cri-tiques injustes des envieux, tantôt aux louangesstupides des ignorants, cl tantôt aux faxisses déci-sions de ceux qui se croient des juges, TJn poète,après avoir excité la terreur dans ses tragédies 54 ,peut s’entendre comparer à une petite colombe gé-missante, comme je l’ai dit autre part, el tousces discours, quoique méprisables, lévoltent tou-jours l'amour-propre d’un auteur qui croit quetout le monde lui doit rendre justice.
Mon père . pour dégoûter encore mon fréie devers, et dans la crainte qu’il u’attrilmât à ses tra-gédies les caresses dont quelques grands seigneursl’accabloicnt, lui disoit: « Ne croyez pas que cesoient mes vers qui m’attirent tontes ces caresses.Corneille fait des vers cent fois plus beaux que lesmiens, et cependant personne ne le regarde. Onne l’aime .que dans la bouche de ses acteurs : aulieu que sans fatiguer les gens du monde du récitde mes ouvrages, dont je ne leur parle jamais, jeme contente de leur tenir des propos amusants, etde les entretenir de choses qui leur plaisent. Montalent avec eux n’est pas de leur faire sentir que