SUR LA T 11S UE JEAN RACINE.
Pline , travaillées arec soin , et recueillies par lui-même , lie nous peuvent faire juger que de sonesprit.
Tandis que mon père espéroit, par les proje-tions qu’il avoit à la cour, y faire avancer son iilsaîné et lui abréger les premières peines de lacarrière, il étoit près de liuir la sienne. Boileau aconduit fort loin une sauté toujours infirme : sonami, plus jeune et beaucoup plu» robuste, abeaucoup moins vécu. Au reste, sa vie a suffipour sa gloire, comme dit Tacite??de celle de sonbeau-père, puisqu’il étoit rempli des véritablesbiens, qui sont ceux de la vertu.
U y a grande apparence que sa Irop grandesensibilité abrégea scs jours. La connoissance qu’ilavoit des hommes, et le long usage de la cour,ue lui avoient point appris à déguiser ses sen-timents. Il est des hommes dont le cœur veuttoujours être libre comme leur génie. Peut êtrene coonoissoil il pas assez la timide circonspec-tion et la défiance.
Mais cette défiance
Fut toujours d’on grand cœur la dernière science.
Il étoit d’ailleurs naturellement mélancolique,
et s’entretenoit plus long-temps des sujets ca-pables de le chagriner, que des sujets propre» àle réjouir. H avoit ce caractère que se donneCicéron dans une de ses lettres , plus porté àcraindre les événements malheureux qu’à espérerd'heureux succès. Semper wiagis adverses rerumeccitus mettions t/uam sperans secundos. L’événementque je vais rapporter le frappa trop vivement, etlui fit voir comme présent un malheur qui étoitfort éloigné. Les marques d’attention de la partdu roi, dont il fut honoré pendant sa dernièremaladie, durent Lien le convaincre qu’il avoittoujours le bonheur de plaire à ce prince. Ilséfoit cependant persuade que tout étoit changépour lui, et n’eut pour le croire d’autre sujetque ce qu’on va lire.
Madame de Maintenon, qui avoit pour lui uueestime particulière, ne pouvoit le voir trop sou-vent, et se plaisoit à l’entendre parler de diffé-rentes matières, pareequ’il étoitpropre à parler detout. Elle l’entretenoit un jour de la misère dupeuple : il répondit qu’elle, étoit une suite ordi-naire des longues guerres, mais qu’elle pourroitêtre soulagée par ceux qui étoient dans les pre-mières places, si on avoit soin de la leur faireconuoîlre. Il s’anima sur cntlc réflexion , et commedans les sujets qui l’animoient il entroit dans cetenthousiasme dont j’ai parlé , qui lui inspiroitune éloquence agréable , il charma madame deMainlenon, qui lui dit que, puisqu’il faisoit desobservations si justes sur-le-champ , il devroit lesméditer encore elles lui donner par écrit, bienassuré que l’écrit ne sorliroil pas de ses mains. Ilaccepta malheureusement la proposition, non parune complaisance de courtisan, mais pareequ’ilconçut l espérance d’être utile au public. Il remità madame de Maiiitenon un mémoire aussi soli-dement raisonné que bien écrit. Elle le lisoit,lorsque, le roi entrant chez elle le prit, et, aprèsen avoir parcouru quelques lignes , lui demanda,
3 9
avec vivacité, quel en étoit l’auteur. Elle répon-dit qu’elle avoit promis le secret. Elle lit une résis-tance inutile : le roi expliqua sa volonté en termessi précis, qu’il fallut obéir. L’auteur futnommé.
Le roi , en louant son zèle, parut désapprouverqu’un homme de lettres se mêlât de choses quine le regardoient pas. Il ajouta même, non sansquelque air de mécontentement : «Pareequ’il saitfaire parfaitement des vers, croit-il tout savoir?Et pareequ’il est grand poète, veut-il être mi-nistre?» Si le roi eût pu prévoir l'impression quefirent ces paroles, il ne les eût point dites. Onn’ignore pas combien il étoit bon pour tous ceuxqui J’environnoient : il n’eut jamais intention dechagriner personne ; mais il ne pouvoit soup-çonner que ces paroles tumberoient sur un cœursi sensible.
Madame de Maintenon, qui fit instruire l’au-teur du mémoire de ce qui s’étoit passé, lui litdire en même temps de ne la pas venir voirjusqu’à nouvel ordre. Cette nouvelle le frappavivement. II craignit d’avoir déplu à un princedont il avoit reçu tant de marques de bonté. Ilne s’occupa plus que d’idées tristes: et quelquetemps après il fui attaqué d’une fièvre assez vio-lente , que Jes médecins firent passer à forcede quinquina. Il se croyait guéri, lorsqu’il luiperça à la région du tbie une espèce d’abcèsqui jet oit de temps en temps quelque matière :les médecins lui dirent que ce n’étoit rien. Il v fitmoins d’attention et retourna à Versailles, qui nelui parut plus le même séjour, pareequ’il n'avoitplus la liberté d’y voir madame de Maintenon.
Dans ce même temps les charges de secrétairedu roi furent taxées; et comme il s’éloil incom-modé pour achever le paiement de la sienne , ilse trouvoit fort embarrassé d’en payer encore lataxe. Il espéra que le roi l’en dispenserait, et ilavoit lieu de l’espérer, pareeque , lorsqu’en i685il eut contribué à une somme de cent mille livresque le bureau de finances de Moulins avoit payéeen conséquence de la déclaration du 28 avril1G84 , il avoit obtenu du roi une ordonnance surle trésor royal pour y aller reprendre sa part, quimonloit environ à quatre mille livres. Pour ob-tenir la même grâce , il fit un placet, et n’osantle présenter lui-même, il eut recours à des amispuissants qui voulurent bien le présenter. * Cela 11ese peut,» répondit d’abord le roi , qui ajouta unmoment après : « S’il se trouve dans la suite quel-que occasion de le dédommager, j’en serai foitaise.» Ces dernières paroles dévoient le consolerentièrement. Il ne fit attention qu’aux premières,et ne doutant plus que l’esprit du roi ne futchangé à son égard, il n’en pouvoit trouver laraison. Le mémoire que l'amour du bien publiclui avoit inspiré , qu’il avoit écrit par obéissanceet confié sous la promesse du secret, 11e lui pa-rois“oit pas un crime. Ce n’est point à moi àexaminer s’il se trompoit ou non; je ne suisqu’historien. Trop souvent occupé do son mal-heur, il cherchoil toujours en lui-même quelétoit son crime, et ne pouvant soupçonner levéritable , il s’en fit un dans son imagination. Il sefigura qn’on avoit rendu suspecte sa liaison avec