ACTE I, SCÈNE
ANTICONE.
Madame, c'en est fait, voici le roi lui-même.
SCÈNE lit.
JOCASTE, ÉTÉOCLE, ANTIGONE, OLYMPE.
JOCASTE.
Olympe , soutiens-moi ; ma douleur est extrême.
ÉTÉOCLE.
Madame , qu’avez-vuus , et quel trouble...
J0CA8TE.
Ah , mon fils !
Quelles traces de sang vois-je sur vos habits?
Est-ce du sang d'un frère ? ou n’est-ce point du vôtre ?ÉTÉOCLE.
Non, madame, ce n’est ni de l’un ni de l’autre”.Bans son camp jusqu’ici Polynice arrêté,
Pour combattre, à mes yeux ne s’est pointprésenté.B’Argiens seulement une troupe hardieM'a voulu de 110 s murs disputer la sortie :
J’ai fait mordre la poudre à ces audacieux;
Et leur sang est celui qui paroît à vos yeux.
JOCASTE.
Blais que prétendiez-vous ? et quelle ardeur soudaineTous a fait tout-à-coup de!&eudre dans la plaine ?ÉTÉOCLE.
Madame, il «toit temps que j’en usasse ainsi,
Et je perdois ma gloire à demeurer ici 12 .
Le peuple, à qui la faim se faisoit déjà craindre ,
De mon peu de vigueur commençoil à se plaindre,Me reprochant déjà qu’il ui'avoit couronné ,
El que l'occupois mal le rang qu'il m’a donné.
Il le faut satisfaire; et, quoi qu’il en arrive ,
Thèbes dès aujourd’hui ne sera plus captive :
Je veux , en n'y laissant aucun de mes soldats ,Qu’elle soit seulement juge de nos combats.
J’ai des forces assez pour tenir la campagne ;
Et si quelque bonheur nos armes accompagne ,L’insolent Polynice et ses fiers alliésLaisseront Thèbes libre, ou mourront à mes pi eds.
JOCASTE.
Vous pourriez d’un tel sang, oh ciel ! souiller vosarincs 17 ?
La couronne pour vous a-l-elîe tant de charmes?
Si par un parricide il la falloit gagner,
Ah 1 mon fils , à ce prix voudriez-vous régner ?Maifil ne tient qu’à vous, si l’honneur vous anime.De nous donner la paix sans le secours d’un crime,Et, de votre courroux triomphant aujourd’hui.Contenter votre frère, et régner avec lui' 4 .ÉTÉOCLE.
Appelez-vous régner partager ma couronne ,
Et céder lâchement ce que mon droit me donne?
JOCASTE.
Vous le savez , mon lils , la justice et le sangLui donnent, comme à vous, sa part à ce haut rang :OEdipe, en achevant sa triste destinée,
Ordonna que chacun règneroit son année;
Et, n’ayant qu’un état à mettre sous vos lois,Voulut que tour à tour vous fussiez tous deux rois.
A ces conditions vous daignâtes souscrire * ^.
Le sort vous appela le premier à l’empire ,
V ous moniales au trône ; il n’en fut point jaloux :
Et vous ne voulez point qu’il y monte après vous!
ÉTÉOCT.E.
Non, madame; à l’empire il ne doit plus prétendre ,s :Thcbes à cet arrêt n'a point voulu se rendre :
Et, lorsque sur le trône il s’est voulu placer,
C’est elle, et non pas moi , qui l’rn a su chasser.Thèbes doil-elle moins redouter sa puissance ,Après avoir six mois senti sa violence ?Voudioit-ellc-obéir à ce prince inhumain ,
Qui vient d’armer contre elle et le fer et la faim ?Prendroit-elle pour roi l’esclave de Myccnc,
Qui pour tous les Théhainsn’a plus que delà haine,Qui s’est au roi d’Argos indignement soumis,
Et que l’hymen attache h iiüs fiers ennemis?Lorsque le roi d’Argos l’a choisi pour son gendre,
II espèroit par lui de voir Thèbes en cendre.L’amour eut peu de part à cet hymen honteux ;
Et la seule fureur en alluma les feux.
Thèbes m’a couronné pour éviter ses chaînes;
Elle s’attend par moi de voir finir ses peines :
Il la faut accuser si je manque de foi ;
Et je suis son captif, je ne suis pas son roi.
JOCASTE.
Dites, dites plutôt, cœur ingrat et farouche,Qn’auprès du diadème il n’est rien qui vous touche 1 7.Mais je me trompe encor ; ce rang ne vous plaît pas,Et le crime tout seul a pour vous des appas.
Ile bien I puisqu’à oc point vous en êtes avide ,
Je vous offre à commettre un double parricide :Versez le sang d’un frère ; et, si c’est peu du sien,Je vous invite encore à répandre le mien.
Vous n’aurez plus alors d’ennemis à soumettre ,D’obstacle à surmonter, ni de crime à commettre ;Et, n’ayant plus au trône un fâcheux concurrent,De tous les criminels vous serez le plus grand’ 8 .
ÉTÉOCLE.
Hé bien , madame, hé bien , il faut vous satisfaire ;
Il faut sortir du trône, et couronner mon frère 1 9 ;
Il faut, pour seconder votre injuste projet,
De son roi que j’étois, devenir son sujet ;
Et, pour vous élever au comble de la joie,
Il faut à sa fureur que je me livre en proie;
Il faut par mon trépas...,
JOCASTE.
Ah ciel! quelle rigueur !Que vous pénétrez mal dans le fond de mon cœur!
Je ne demande pas que vous quittiez l’empire;llégnez toujours, mon fils, c’est ce que je désire.Mais si tant de malheurs vous touchent de pitié.
Si pour moi votre cœur garde quelque amitié ,
Et si yous prenez soin de voire gloire même,Associez un frère à cel honneur suprême ^
Ce n’est qu’un vain éclat qu’il recevra de vous ;Voire règne en sera plus puissant et plus doux ;
Les peuples , admirant celle vertu sublime ,Voudront toujours pour prince un roi si magnanime :Et cet illustre effort, loin d’alToîlilir vos droits,Vous rendra le plus juste et le plusgrnnd des rois.Ou, s’il faut que mes vœux vous trouventinflexihle,
Si la paix à ce prix vous paroît impossible ,
Et si le diadème a pour vous tant d’atlrails,
Au moins consolez-moi de quelque heure de paix a °:Accordez cette grâce aux larmes d’une mère.
Et cependant, mon fils, j’irai voir votre frère :
La pitié dans son âme aura peut être lieu :
Ou du moins pour jamais j’irai lui dire adieu.
K