56 LES FRÈRES ENNEMIS
sert de matière aux Phéniciennes d’Euripide , et
L’amour, qui a d’ordinaire tant de part dans les
l’autre à I’Antioone de Sophocle.
tragédies, n’en a presque point ici : et je doute
Je compris que cette duplicité d’action avoit punuire à sa pièce, qui d’ailleurs éloit remplie de
que je lui en donnasse davantage s si c’éloit à re
commencer ; car il faudvoit ou que l’un des deux
quantité de beaux endroits. Je dressai à peu près
frères fût amoureux , ou tous les deux ensemble.
mon plan sur les Phéniciennes d’Euripide; car
Et quelle apparence de leur donner d’autres inté-
pour la Tiikkaïdi qui est dans Sénèque , je suis un
rôts que ceux de celte fameuse haine, qui les occu-
peu de l’opinion d’Heinsius, et je liens , comme
poit tout entiers ? On bien il faut jeter l’amour sur
lui, que non seulement ce n’est point une tragédie
un des seconds personnages , comme j’ai fait ; et
; de Sénèque, mais que c’est plutôt l’ouvrage d’un
alors cette passion , qui devient comme étrangère
déclamaleur qui ne savoit ce que c’étoit que Ira-
au sujet, ne peut produire que de médiocres effets.
gédie.
En un mot, je suis persuadé que les tendresses
La catastrophe de ma pièce est peut-être un peu
ou les jalousies des amants ne sauroient trouver
trop sanglante ; en elfet, il n’y paroît 2 presque pas
que fort peu de place parmi les incestes, les
un acteur qui ne meure à la fin : mais aussi c’est
parricides et toutes les autres horreurs qui coin-
la Tiiébaïdë, c’est-à-dire le sujet le plus tragique
posent l’iiisioire d’OEdipe et de sa malheureuse
de l’antiquité
famille.
PERSONNAGES.
ÉIKOC.I.E , roi de Tiiites.
ÏÏÉMON , fils de Créon . amant d’Antigone.
POLYNTCE, frère d'Étéoele.
OLYMPE, confidente de Jocaste.
JOCASTE mère de ces deux princes et d’Aoti-
ATTALE , confident de (Jréon.
gone.
Un soldat de l’année de Polynice.
ANTIGONE , sœur d’Etéocle et de Polvnice.
Un pacb 5 .
CREPN . oncle des princes et delà princesse.
Gardes.
La scène est à Thèbes, dans une salle du palais royal.
ACTE PREMIER.
Ni prières ni pleurs ne m’ont de rien servi ;
Elle courroux du sortTouloit être assouvi.
SCÈNE I.
0 toi, soleil, ô toi, qui rends le jour au monde .
Que ne I’as-tu laissé dans une nuit profonde !
JOCASTE, OLYMPE.
A de si noirs forfaits prêtes lu tes rayons ?
El peux-tu sans horreur voir ce que nous voyons ?
JOCASTE.
Mais ees monstres, hélas 1 ne t’épouvantent guères;
Ils sout sortis , Olvnipc 6 ? Ali mortelles douleurs!
La race de Laïus les a rendus vulgaires 1 0 ;
Ou’un moment de repos ine va coûter de pleurs !
Tu peux voir sans frayeur les crimes de mes fils,
Mes veux depuis six mois étoient ouverts aux larmes ?,
Après ceux que le père et la mère ont commis.
Tu ne t étonnes pas si mes fils sont perfides ,
Puisse plutôt la mort les fermer pour jamais,
S’ils sont tous deux méchants, et s ils sont parricides ;
Et m’empêcher de voir le plus noir des forfaits!
Tu sais qu’ils sont sortis d un sang incestueux ,
Mais en sont-ils aux mains?
OLTMPE.
Et tu t étonnerois s ils étoient vertueux.
Du haut de la muraille
Je les ai vus déjà tous rangés en bataille ;
SCÈNE II.
J’ai vu déjà le fer briller de toutes parts :
El pour vous avertir j’ai quitté les remparts.
JOCASTE, ANTIGONE, OLYMPE.
J’ai vu , le for en tnain , Étéocle lui-même ;
JOt.ASTK.
Il marche des premiers, et d'une ardeur extrême
Ma fille , avez-vous su l’excès de nos misères ?
11 montre aux plus hardis à braver le danger.
ANTIGONE.
• JOCASTE.
Oui, madame: on m’a dit la fureur de mes frères,
N’en doutons plus, Olympe, ils se vont égorger.
JOCASl'E.
Que l’on coure avertir et hâter la princesse 8 ;
Allons , chère Antigone, et courons de ce pas
Je l’attends. Juste ciel, soutenez ma faiblesse !
Arrêter , s’il se peut, leurs parricides bras.
11 faut courir, Olympe , après ces inhumains 9 ;
Allons leur faire voir ce qu’ils ont de plus tendre;
Il les faut séparer , ou mourir par leurs mains.
Voyons si contre nous ils pourront se défendre,
Nous voici donc , hélas ! à ce jour détestable
On s’ils oseront bien, dans leur noire fureur ,
Dont la seule frayeur me rendoit misérable 1
Répandre notre sang pour attaquer le leur.