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Oeuvres complètes de J. Racine / revues avec soin sur toutes les éditions de ce poète, avec des notes extraites des meilleurs commentateurs par P. R. Auguis
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ACTE III, SCENE III —IV. 63

JOCASTE.

Quoi! mes deux fils sont morts?

AKTICONF..

Un autresang, madame,Rend la paix à l'élnt, et le câline à votre âme ;

Un sang digne des rois dont il est découlé S8 :

Un héros pour l’état s’est lui même immolé.

Je courais pour fléchir Ilémon et Polynicc :

Ils étoient déjà loin avant que je sortisse ;

Ils ne m’entendoiciit plus, et mes cris douloureuxVainement par leur nom lesrappeloient tous deux.Us ont tous deux volé vers le champ de bataille ;

Et moi, je suis montée au haut de la muraille,D’où le peuple étonné regardoit, comme moi,L'approche d’un combat qui le glaçoit d'effroi.

A cet instant fatal le dernier de nos princes,L’honneur de notre sang , l’espoir d-e nos provinces,Ménécée , en un mot, digne frère d’Hémon ,

Et trop indigne aussi d’être fils de Créon 6 9 ,

De l’aiuonr du pays montrant son âme atteinte ,

Au milieu des deux camps s’est avancé sans crainte;Et se faisant ouïr des Grecs et des Thébains :

« Arrêtez , a-t-il dit, arrêtez , inhumains! *

Ces mois impérieux n’ont point trouvé d’obstacle.Les soldats , étonnés de ce nouveau spectacle ,

De leur noire fureur ont suspendu le cours ;

Et ce prince aussitôt poursuivant son discours ;

« Apprenez, a-t-il dit, l’arrêt des destinées,

> Par qui vous allez voir vos misères bornées.

» Je suis le dernier sang de vos rois descendu e °,

• Qui par l’ordre des dieux doit être répandu.

» Recevez donc ce sang que ina main va répandre ;» Et recevez la paix, où vous n’osiez prétendre. »Il se tait, et se frappe en achevant ces mots :

Et les Thébains, voyant expirer ce héros.

Comme si leur salut devenoit leur supplice,Regardent en tremblant ce noble sacrifice.

J’ai vu le triste Héuion abandonner son rangPour venir embrasser ce frère tout en sang :Créon, à son exemple , a jeté bas les armes,

El vers ce fils mourant est venu tout en larmes :

Et Tun et l’autre camp , les voyant retirés,

Ont quitté le combat, et se sont séparés.

Et moi, le cceur tremblant, et l'âme tout émue,D’un si funeste objet j’ai détourné la vue ,

De ce prince admirant 1 héroïque fureur.

JOCASTE.

Comme vous je l’admire , et j’en frémis d'horreur.Est-il possible, ô dieux, qu’après ce grand miracleLe repos des Thébains trouve encor quelqueobstacle ?

Cet illustre trépas ne peut-il vous calmer,Puisque même mes fils s’en laissent désarmer?

La refuserez-vous cette noble victime ?

Si la vertu vous touche autant que fait le crime ,Si vous donnez les prix comme vous punissez 6 ',Quels crimes par ce sang ne seront effacés ?

ANTXCONE.

Oui , oui, celte Terlu sera récompensée;

Les dieux sont trop payés du sang de Ménécce 6a ;Et le sang d’un héros , auprès des immortels,Vaut seul plus que celui de mille criminels 67

JOCASTE.

Connoissez mieux du ciel la vengeance fatale.Toujours à ma douleur il met quelque intervalle :

Mais , hélas ! quand sa main semble me secourir ,C’est alors qu’il s’apprête à me faire périr.

Il a mis , celte nuit, quelque lin à mes larmes ,Afin qu’à mon réveil je visse tout en armes.

S’il me flatte aussitôt de quelque espoir de paix ,

TJn oracle cruel me l’ôte pour jamais.

Il m’amène mon fils : il veut que je le voie :

Mais , hélas ! combien cher me vend-il cette joie !

Ce fil» est insensible et ne m’écoute pas;

Et soudain il me l’ôte , et l’engage aux combats.

Ainsi, toujours cruel, et toujours en colère ,

Il feint de s’apaiser , et devient plus sévère;

31 n’interrompt ses coups que pour les redoubler,

Et retire son bras pour me mieux accabler.

ANTICONE.

Madame , espérons tout de ce dernier miracle.

JOCASTE.

La haine de mes fils est un trop grand obstacle.Polynioe endurci n’écoute que ses droits :

Du peuple et de Créon l’autre écoute la voix;

Oui, du lâche Créon. Cette âme intéresséeNous ravit tout le fruit du sang de Ménécée :

En vain pour nous sauver ce grand prince se perd,Le père nous nuit plus que le fils De non» sert.

De deux jeunes héros cet infidèle père...

ANTICONE.

Ah! le voici, madame, avec le roi mon frère.

SCÈNE IY.

JOCASTE , ÉTÉOCLE, ANTIGONE, CRÉON.

JOCASTE.

Mon fils, c'est donc ainsi que l’on garde sa foi?4téoci.e.

Madame , ce combat n’est point venu de moi,

Mais de quelques soldats, tant d’Argos que des nôtres,Qui, s’élant querellés les uns avec les autres,

Ont insensiblement tout le corps ébranlé ,

Et fait un grand combat d’un simple démêlé.

La bataille sans doute alloit être cruelle ,

Et son événement vidoit notre querelle ,

Quand du fils de Créon l'héroïque trépasDe tous les combattants a retenu le bras.

Ce pri nce , le dernier de la race royale,

S’est appliqué des dieux la réponse fatale ;

Et lui-inême à la mort il s’est précipité ,

De l’amour du pays noblement transporté.

JOCASTE.

Ah! si le seul amour qu’il eut pour sa patrieLe rendit insensible aux douceurs de la vie ,

Mon fils, ce même amour ne peut-il seulementDe votre ambition vaincre l’emportement?

Un exemple si beau vous invite à le suivre.

Il ne faudra cesser de régner ni de vivre ;

Vous pouvez , en cédant un peu de votre rang.Faire plus qu’il n’a fait en versant tout son sang :

Il ne faut que cesser de. haïr votre frère;

Tous ferez beaucoup plus que sa mort n’a su faire.O dieux ! aimer un frère , est-ce un plus grand effortQue de haïr la vie et courir à la mort?

Et doit-il être enfin plus facile en un autreDe répandre son sang, qu’en vous d’aimer le vôtre ?

ÉTÉOCr.E.

Son illustre vertu me charme comme vous-