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Oeuvres complètes de J. Racine / revues avec soin sur toutes les éditions de ce poète, avec des notes extraites des meilleurs commentateurs par P. R. Auguis
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LES FRÈRES ENNEMIS.

creoNi

Vous avez tu , madame, avec quelle CurieLes deux princes sort oient pour s’arracher la vie ;Que d’une ardeur égale ils fuyoienl de ees lieux ,

Et que jamais leurs cœurs ne s’accordèrent mieux.

La soif de se baigner dans le sang de leur frèreFaisoit ce que jamais le sang tt’avoit su faire :

Par l’excès de leur haine ils sembloient réunis ,

Et, prêts à s’égorger , ils paroissoient amis 10 *.

Us ont choisi d’abord, pour leur champ de bataille,

Lu lieu près des deux camps, au pied de la mu-raille.

C’est là que, reprenant leur première fureur ,

Us commencent enfin ce combat plein d’horreur.D’un geste menaçant, d’un œil brûlant de rage ,

Dans le sein l’un de l’autre ils cherchent un passage 10 5 ;Et, la seule fureur précipitant leurs bras,

Tous deux semblent courir au-devant du trépas.

Mon fils , qui de douleur en soupiroit dans l’âme,

Et qui se souvenoit de vos ordres, madame ,

Se jette au milieu d’eux , et méprise pour vousLeurs ordres absolus qui nous arrêloient tous.

Il leur retient le liras, les repousse , les prie ,

Et pour les séparer s’expose à leur furie :

Mais il s’efforce en vain d’en arrêter le cours ;

Et ces deux furieux se rapprochent toujours.

IJ tient ferme pourtant, et ne perd point courage:

De mille coups mortels il détourne l’orage ,

Jusqu’à ce que du roi le fer trop rigoureux,

Soit qu’il cherchât son frère, ou ce fils malheureux,

Le renverse à ses pieds prêt à rendre la vie lo6 .

ANTIGONE.

Et la douleur encor ne me l’a pas ravie!

CR ÉOPf.

J’y cours, je le relève, el le prends dans mes bras ;

Et me reconnoissant : * Je meurs , dit-il tout bas ,

« Trop heureux d’expirer pour ma belle princesse.

» En vain à mon secours votre amitié s’empresse-,

« C’est à ces furieux que vous devez courir :

« Séparez-les , mon père , et me laissez mourir. *

Il expire à ces mots. Ce barbare spectacleA leur noire fureur n’apporte point d’obstacle;Seulement Polynice en paroît affligé :

« Attends , Héinou, dit-il, tu vas être vengé, >

En effet sa douleur renouvelle sa rage ,

Et bientôt le combat tourne à son avantage.

Le roi, frappé d’un coup qui lui perce le liane ,

Lui cède la victoire , et tombe dans sou sang.

Les deux camps aussitôt s’abandonnent en proie ,

Le nôtre a la douleur, et les Grecs à la joie ;

Et le peuple , alarmé du trépas de sou roi,

Sur le haut de scs tours témoigne son effroi.

Polynice , tout fier du succès de son crime ,

Regarde avec plaisir expirer sa victime :

Dans le sang de son frère il semble ae baigner• Et tu meurs, lui dit-il, et moi je vais régner.

« Regarde dans nies mains l’empire et la victoire :

1V a rougir aux enfers de l’excès de ma gloire ;

. Et pour mourir encore avec plus de regret,

« Traître, songe en mourant que tu meurs monsujet. »

En achevant ces mots, d’une démarche fièreIl s’approche du roi couché sur la poussière,

El pour le désarmer il avance le bras.

Le roi, qui semble mort, observe tous scs pas ;

Il le voit, il l’attend , et son âme irritée

Pour quelque grand dessein semble s’être arrêtée.

L’ardeur de se venger flatte encor ses désirs ,

Et retarde le cours de ses derniers soupirs.

Prêt à rendre la vie , il en cache le reste ,

Et sa mort au vainqueur est un piège funeste ;

Et dans l’instant fatal que ce frère inhumainLui veut ôter le fer qu’il leiioit à la main }

U lui perce le cœur ; et sou âme ravie ,

En achevant ce coup , abandonne la vie ’° 7 .Polynice frappé pousse un cri dans les airs,

Et son âme en courroux s’enfuit dans les enfers 108Tout mort qu’il est, madame, il garde sa colère;Et l’on diroit qu’encore il menace son frère :

Son visage, oh la mort a répandu ses traits,Demeure plus terrible et plus fier que jamais , 0 s.

ANTIGONE.

Fatale ambition , aveuglement funeste 1D’un oracle cruel suite trop manifeste 1De tout le sang royal il ne reste que nous;

Et plût aux dieux, Crèon, qu’il ne restât que vous,Et que mon désespoir, prévenant leur colère,

Eût suivi do plus près le trépas de ma mère.crèon.

II est vrai que des dieux le courroux embraséPour nuus faire périr semble s’être épuisé ;

Car enfin sa rigueur, vous le voyez , madame,

Ne m’accable pas moins qu’elle afflige votre âme 1,0En m’arrachant mes fils...

ANTIGONE.

Ah ! vous régnez, Crèon ;Et le trône aisément vous console d’ilcmon.

Mais laissez-tuoi, de grâce, un peu de solitudeEl ne contraignez point ma triste inquiétude :

Aussi bien mes chagrins passeroienl jusqu’à vousVous trouverez ailleurs desentretiens plus doux :Le trône vous attend , le peuple vous appelle ;Goûtez tout le plaisir d'une grandeur nouvelle.Adieu. Nous ne faisans tous deux que nous gêner :Je veux pleurer, Crèon ; et vous voulez régner1 crèon , arrélunt Antigone,

Ah, madame! régnez, et montez sur le trône ;

Ce haut rang 11’appartient qu’à l’illustre Antigone.

ANTIGONE.

Il me tarde déjà que vous ne. l'occupiez 1 '»,

La couronne est à vous.

CBKON.

Je la mets à vos pieds.anticonh.

Je la refuseroîs de la main des dieux même :

Et vous osez , Créon, m’offrir le diadème !

CHÉON.

Je sais que ce hau t rang n’a rien de glorieuxQui ne cède à l’honneur de l’offrir à vos yeux.D’un si noble destin je me connois indigne ;

Mais si l'on peut prétendre à cette gloire insigne,

Si par d’illustres faits on la peut mériter,

Que faut-il faire enfin, madame?

ANTJGONK.

M’imiter.

CRÈON.

Que ne ferois-je point pour une telle grâce !Ordonnez seulement ce qu’il faut que je fasse :

Je suis prêt...