ACTE II, SCENE III —VI.
NÉRON.
Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que ferme ,Que tout autre que lui me paieroit de sa vie.Mais je garde à ce prince un traitement plus doux :Madame , il Ta bientôt paroître devant vous.
J II NIE.
Ah! seigneur, vos vertus m’ont toujours rassurée.
NÉRON.
Je pouvoîs do ces lieux lui défendre l’entrée ;Mais, madame, je veux prévenir le dangerOù son ressentiment le pourroit engager.
Je ne veux point, le perdre : il vaut mieux queltii-mé me
Entende son arrêt de la bouche qu il aime.
Si ses jours vous sont chers , éloignez-le de vousSans qu’il ait aucun lieu de me croire jaloux.
De son bannissement prenez sur vous l’otîense ;Et. soit pur vos discours , soit par votre silence ,Du moins par vos froideurs , faites-lui concevoirQu’il doit porter ailleurs ses vœux et son espoir.
JOUE.
Moi ! que je lui prononce un arrêt si sévère 1Ma bouche mille fois lui jura le contraire.
Quand même jusque là je pourvois me trahir,Mes yeux lui défendront, seigneur, de m’obéir.
NÉRON.
Caché près de ces lieux , je vous verrai, madame.Renfermez votre amour dans le fond de votre âme :Vous n’aurez point pour moi de langages secrets :J’entendrai des regards que vous croirez muets ;
Et sa perte sera L’infaillible salaireD’uDgeste ou d’un soupir échappé pour lui plaire
J LIME.
Hélas! si j’ose encor former quelques souhaits ,Seigneur, permetlez-moi de ne le voir jamais!
SCÈNE ÏY.
NÉRON, JUNIE, NARCISSE.
NARCISSE.
Britannicus, seigneur, demande la princesse ;
11 approche.
NÉRON.
Qu'il vienne.
JUNIE.
Àh ! seigneur.
NÉRON.
Je vous laisse.
Sa fortune dépend de vous plus que de moi :Madame, en le voyant, songez que je vous voi.
SCÈNE Y.
JUNIE, NARCISSE.
JUNIE.
Ah ! cher Narcisse, cours au-devant de ton maître ;Dis-lui... Je suis perdue 1 et je le vois paroître.
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SCÈNE YI.
BRITAMlCliS, JUNIE, NARCISSE.
BRITANNICUS.
Madame, quel bonheur me rapproche de vous 6 3 ?
Quoi ! je puis donc jouir d’un entretien si doux ?
Mais parmi ce plaisir quel chagrin me dévore 3 9 !Hélas! puis-je espérer de vous revoir encore?
Faut-il que je dérobe , avec mille détours,
Un bonheur que vos yeux m’aceordoient tous lesjours ?
Quelle nuit! Quelrévcit! Vosplenrs, votre présenceN’ont point de ces cruels désarmé l'insolence !
Que faisoit votre amant? Quel démon envieuxM’a refusé l'honneur de mourir à vos yeux ?
Hélas! dans la frayeur dont vous étiez atteinte,M’avez-vous , en secret, adressé quelque plainte ?
Ma princesse, avez-vous daigné me souhaiter?Songiez-vous aux douleurs que vous m’alliez coûter?Vous ne me dites rien! Quel accueil! quelle glace !
Est ce ainsi que vos yeux consolent ma disgrâce 6o ?Parlez : nous sommes seuls. Notre ennemi trompé,Tandis que je voua parle , est ailleurs occupé.Ménageons les momeuts de cette heureuse absence.
JUNIE.
Vous êtes en des lieux tout pleins de sa puissance :
Ces murs même, seigneur, peuvent avoir des yeux;
Et jamais l’empereur n’est absent de ces lieux.
BRITANNICUS.
Et depuis quand , madame, êtes-vous ai craintive?
Quoi ! déjà votre amour souffre qu’on le captive ?Qu’esl devenu ce cœur qui me juroit toujoursDe faire à Néron même envier nos amours?
Mais bannissez, madame, une inutile crainte ;
La foi dans tous les cœurs n’csl pas encore éteinte:Chacun semble des yeux approuver mon courroux;
La mère de Néron se déclare pour nous.
Rome , de sa conduite elle-même offensée...
JUNIE.
Ah, seigneur! vous parlez contre votre pensée.Vous-même , vousm’avez avoué mille fois 62Que Rome le louoit d’une commune voix ;
Toujoursà sa vertu vous rendiez quelque hommage.Sans doute la douleur vous dicte ce langage.
BRITANNICUS.
Ce discours me surprend , il le faut avouer :
Je ne vous cherchons pas pour l’entendre louer.
Quoi ! pour vous confier la douleur qui m’accableA peine je dérobe un moment favorable;
Et ce moment si cher, madame , est consuméA louer l’ennemi dont je suis opprimé !
Qui vous rend à vous-même , en un jour , si con-traire ?
Quoi! même vos regards ont appris à se taire 6 9 ?
Que vois'je ? Vous craignez de rencontrer mes yeux !Néron yuus plairoit-il? Vous serois-je odieux ?
Ah ! si je le croyois !... Au nom des dieux, madame,Eclaircissez le trouble où vous jetez mon âme.
Parlez. Ne suis-je plus dans votre souvenir ?
JUNIE.
Retirez-vous, seigneur; l’empereur va venir. j
BRITANNICUS.
Après ce coup, Narcisse, à qui dois-je m’attendre 6 5 ?