BAJAZET,
a 16
Roxane , au moindre bruit, et sans autres raisons,Le Ht sacrifier à ses moindres soupçons.
Pour moi, demeuré seul, une juste colèreTourna bientôt mes rœux du côté de son frère.J’enlrclins la sultane, et. cachant mon dessein,Lui montrai d’Amurat le retour incertain ,
Les murmures du camp , la fortune des armes ,
Je plaignis Bajazet, je lui vantai ses charmes 14 ,Qui, par un soin jaloux dans l’ombre retenus,
Si voisins de ses jeux , leur étoîent inconnus.
Que te dirai-je enfin ? la sultane éperdueN’eut plus d’autre désir tjue celui de sa vue.osmin.
Mais pouvoient-ils tromper tant de jaloux regardsQui semblent mettre entre eux d'invincibles rem-parts 15 ?
ACOMAT.
Peut-être il te souvient qu’un récit peu fidèleDe la mort d’Amurat fit courir la nouvelle.
La sultane , à ce bruit feignant de s’effrayer,
Par des cris douloureux eut soin de l’appuver.
Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblèrent ;De l’heureux Bajazet les gardes se troublèrent ;
Et les dons achevant d’ébranler leur devoir,
Leurs captifs dans ce trouble osèrent s’entrevoir.Boxanc vit le prince ; elle ne put lui taireL’ordre dont elle seule éloit dépositaire.
Bajazet est aimable: il vil que sou salutDépcndoit de lui plaire , et bientôt il lui plut.Tout conspiroit pour lui : ses soins, sa complai-sance ,
Ce secret découvert, et cette intelligence ,
Soupirs d’autant plus doux qu’il les falloit celer,L’embarras irritant de ne s’oser parler 1 6 ,
Même témérité, périls, craintes communes ,Lièrent pour jamais leurs cœurs et leurs fortunes.Ceux mêmes dont les yeux les dévoient éclairer,Sortis de leur devoir, n’osèrent y rentrer.
OSMt.W
Quoi! Roxane d’abord leur découvrant son ameOsa-t-elle à leurs yeux faire éclater sa flamme ?
ACOMAT.
Ils l’ignorent encore ; et jusques à ce jour,
Alalide a prêté son nom à cet amour.
Du père d’Amurat Ataiide est la nicce;
Et même avec ses fils partageant sa tendresse ,
Elle a vu son enfance élevée avec eux.
Du prince, en apparence, elle reçoit les vœux;Mais elle les reçoit pour les rendre à Roxane ,
Et veut bien, sous son nom, qu'il aime la sultane.Cependant, cherOsmin, pour s'appuyer de moi,L’un et l’autre ont promis Ataiide à ma foi.
OSMIÎf.
Quoi! vous l’aimez, seigneur?
ACOMAT.
Youdrois tu qu’à mon âgeJe fisse de l'amour le vil apprentissage ?
Qu’un cœur qu’ont endurci la fatigue et les ansSuivît d’un vain plaisir les conseils imprudents?C’est par d’autres attraits qu’elle plaît à ma vue :J'aime en elle le sang dont elle est descendue.
Par elle Bajazet, en m’approchant de lui,
Me va contre lui-niêuie assurer un appui.
Un visir aux sultans fai [toujours quelque ombrage:À peine ils l’ont choisi, qu’ils craignent leur ouvrage.
Sa dépouille est un bien qu’ils veulent recueillir,Et jamais leurs chagrins ne nous laissent vieillir.Bajazet aujourd’hui m'honore et me caresse;
Ses périls tous les jours réveillent sa tendresse :
Ce même Bajazet, sur le trône affermi,Méconnoîtra peut-être un inutile ami.
Et moi, si mon devoir, si ma foi ne l’arrête ,
S’il ose quelque jour me demander ma tète....
Je ne m’explique point, Osuiin ; mais je prétendsQue du moins il faudra la demander long-temps.Je sais rendre aux sultans de fidèles service? ;
Mais je laisse au vulgaire adorer leurs caprices .
Et ne me pique point du scrupule insenséDe bénir mon trépas quand ils l'ont prononcé 17 .Yoilà donc de ces lieux ce qui m'ouvre l’entrce ,Et comme enfin Roxane à mes yeux s’est montrée.Invisible d'abord , elle eutendoit ma voix ,
Et craignait du sérail les rigoureuses lois ;
Mais enfin, bannissant celte importune crainte,Qui dans nos entretiens jeloiL trop de contrainte.Elle-même a choisi cet endroit écarté ,
Où nos cœurs à nos yeux parlent en liberté.
Par un chemin obscur une esclave me guide,
Et... Mais on vient : c'est elle et sa chère AtaiideDemeure ; cl, s’il le faut, sois prêt à confirmerLe récit important dont je vais l'informer 18 .
SCÈNE II.
ROXANE, ATALIDE, ACOMAT, OSMIN,ZATIME, ZAÏRE.
ACOMAT.
La vérité s’accorde avec la renommée ,
'Madame. Osmin a vu le sultan et l’armée.
Le superbe A mu rat est toujours inquiet ;
Et toujours tous les cœurs penchent vers Bajazet ;D’une commune voix ils l’appellent au trône.Cependant les Persans marchaient vers Babylone ,Et bientôt les deux camps au pied de sou rempartDévoient de la bataille éprouver le hasard.
Ce combat doit, dit-on, fixer nos destinées ;
Et même . si d’Osmin je compte les journées,
Le ciel en a déjà réglé l’événement,
El le sultan triomphe , ou fuit en ce moment.Déclarons-nous, madame , et rompons le silence :Fermons-lui dès ce jour les portes de Bysance ;
Et, sans nous informer s’il triomphe ou s’il fuit,Croyez-moi, hâtons-nous d’en prévenir le bruit.S’il fuit, que craiguez-vous ? s’il triomphe au con-traire ,
Le conseil le plus prompt est le plus salutaire.Vous voudrez, mais trop tard, soustraire à sonpouvoir
Un peuple dans ses murs prêt à Je recevoir.
Pour moi, j’ai su déjà par nies brigues secrètesGagner de notre loi les sacrés interprètes :
Je sais.combien , crédule en sa dévotion ,
Le peuple suit le frein de la religion.
Souffrez que Bajazet voie enfin la lumière :
Des murs de ce palais ouvrez-lui la barrière 1 9Déployez en son nom cet étendard fatal,
Des extrêmes périls l'ordinaire signal.