ACTE X, SCENE I.
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Le» Persans rassemblas marehoient à son secours,
Et du camp d’Amura t s’approchoicnl tons les jours.Lui-même, fatigué d’un Jung siège inutile,
Sembloil vouloir laisser Babylone tranquille 6 -,
Et, sans renouveler ses assauts impuissants ,
Résolu de combattre , attendoit les Persans.
Mais, nomme vous savez, malgré ma diligence.
Un long chemin sépare et le camp et Bysance 7 ;Mille obstacles divers m'ont même traversé :
Et je puis ignorer tout ce qui s’est passé.
ACOSHT.
Que faisoient cependant nos braves janissaires?Bondenl-ils au sultan des hommages sincères ?
Dans le secret des cœurs, Osmin, u’as-tu rien lu?Amurat jouit-il d'un pouvoir absolu?
OSMIN.
Amurat est content, si nous le voulons croire ,
Et sembloil se promettre une heureuse victoire 3 .Mais en vain par ce calme il croit nous éblouir :
Il affecte un repos dont il ne peut jouir.
C’est eu vain que , forçant ses soupçons ordinaires,
Il se rend accessible à tous les janissaires :
11 se souvient toujours que son inimitiéVoulut de ce grand corps retranchée la moitié ,Lorsque , pour affermir sa puissance nouvelle ,
Il vouloil, disoil-il, sortir de leur tutelle 9.Moi-même j’ai souvent entendu leurs discours;Comme il les craint sans cesse, ils le craignenttoujours :
Scs caresses n’ont point effacé cette injure.
Votre absence est pour eux un sujet de murmure :Ils regrettent le temps à leur grand cœur si doux,Lorsque assurés de vaincre ils combattoient sousvous.
ACOMAT.
Quoi J tu crois, cher Osmin , que ma gloire passéeFlatte encor leur valeur, et vit dans leur pensée ?Crois-tu qu’ils me suivroient encore avec plaisir,
Et qu’ils reconnoîtroient la voix de leur visir 1osmin.
Le succès du combat réglera leur conduite :
II faut voir du sultan la victoire ou la fuite.Quoique à regret, seigneur, ils marchent sous ses lois ,Us ont à soutenir le bruit de leurs exploits :
Us ne trahiront point l’honneur de tant d’années ;Mais enfin le succès dépend des destinées.
Si I'hcureiix Amurat, secondant leurgrand cœur,Aux champs de Babylone est déclaré vainqueur,Vous les verrez soumis, rapporter dans BysanceL’exemple d’une aveugle et basse obéissance ;
Mais si dans le combat le destin plus puissantMarque de quelque affront son empire naissant ;
S’il fuit, ne doute* point que , Bers de sa disgrâce,,
A la haine bientôt ils ne joignent l’audace ,
Et n’expliquent, seigneur, la perle du combatComme un arrêt du ciel qui réprouve Amurat 1Cependant, s’il en faut croire la renommée,
11 a depuis trois mois fait partir de l’arméeUn esclave chargé de quelque ordre secret.
Tout le camp interdit Irembloil pour Bajazet :
On craignoit qn’Aniurat, par un ordre sévère ,N’envoyât demander la tète de son frère.
ÀfOMAT.
Tel étoit son dessein : cet esclave est venu;
Il a montré son ordre, et n’a rien obtenu.
OSMIN.
Quoi] seigneur, le sultan reverra son visage ,
Sans que de vos respects il lui porte ce gage?
ACOMAT.
Cet esclave n’est plus : un ordre , cher Osinin,
L’a fait précipiter dans le fond de l’Euxio.
OSMIN.
Mais le sultan , surpris d’une trop longue absence,En cherchera bientôt la cause et la vengeance.Que lui répondrez-vous?
ACOMAT.
Peut-être avant ce tempsJe saurai l’occuper de soins plus importants,ïesais bien qu*Amurat a juré ma ruine;
Je sais à son retour l’accueil qu’il me destine.
Tu vois , pour m’arracher du cœur de ses soldats ,Qu’il va chercher sans moi les sièges , les combats :Il commande l’armée ; et moi, dans une ville ,
U me laisse exercer un pouvoir inutile.
Quel emploi, quel séjour, Osinin , pour un visir !Mais j’ai plus dignement employé ce loisir :
J’ai su lui préparer des craintes et des veiiles ;
Et le bruit eu ira bientôt à ses oreilles.
OSMIN.
Quoi doue ? qu’avez vous fait ?
ACOMAT.
J’espère qu'aujourd’huiBajazet se déclare , et Roxane avec lui.
OSMIN.
Quoi! Roxane, seigneur, qu’Amurat a choisieEntre tant de beautés dont l’Kurope et l’AsieDépeuplent leurs états et remplissent sa cour?
Car on dit qu’elle seule a fixé son amour;
Et même il a voulu que l’heureuse Roxane ,
Avant qu’elle eût un fils, prît le nom de sultane.
ACOMAT.
Il a fait plus pour elle , Osmin : il a vouluQu’elle eût dans son absence un pouvoir absolu.Tu sais de nos sultans les rigueurs ordinaires :
Le frère rarement laisse jouir ses frèresDe l’honneur dangereux d’être sorti d’un sangQui les a de trop près approchés de son rang.L’imbécile Ibrahim , sans craindre sa naissance 11 ,Traîne , exempt de péril, une éternelle enfance ;Indigne également de vivre et de mourir,
On l’abandonne aux mains qui daignent le nourrir.L’autre , trop redoutable , et trop digne d’envie,Voit sans cesse Amurat armé contre sa vie.
Car enfin Bajazet dédaigna de tout tempsLa molle oisiveté des eufunts des sultans 12 .
Il vint chercher la guerre au sortir de l’enfance,Et même en fit sous moi la noble expérience.Toi-même tu l’as vu courir dans les combatsEmportant après lui tous les cœurs des soldats ' 3 ,El goûter, tout sanglant, le plaisir el la gloireQue donne aux jeunes cœurs la première victoire.Mais, malgré ses soupçons, le eruel Amurat,Avant qu’un fils naissant eût rassuré l’état,
N’osoil sacrifier ce frère à sa vengeance,
Ni du sang ottoman proscrire l'espérance.
Ainsi donc pour un temps Amurat désarméLaissa dans le sérail Bajazet enfermé.
Il partit, et voulut que, fidèle à sa haine ,
Et des jours de son frère arbitre souveraine ,