322 ESTÏIER.
Leroi, que j’ai laissé plus calme dans son lii,
I)’unc oreille attentive écoute ce récit.
AMAN.
De quel temps de sa vie a-t-il choisi l’histoire?hydaspe.
Il revoit tous ces temps si remplis de sa gloire,
Depuis le fameux jour qu’au trône de CyrusLe choix du sort plaça l’heureux Assuérus ï0 .
AMAN.
(le songe , Hydaspe , est donc sorti de son idée ?
HYDASPE.
Entre tous les devins fameux dans la (lhaldée ,
Il a fait assembler ceux qui savent le mieuxLire en un songe obscur les volontés des cieux...Maisquel trouble vous-même aujourd'hui vous agite ?Votre âme, eu m'écoulant, paroît tout interdite:L’heureux AmaD a-t-il quelques secrets ennuis?
AMAN.
Peux-tu le demander dans la place où je suis?liai, craiut, envié, souvent plus misérableQue tous les malheureux que mon pouvoir accable!uvdasim:.
lié! qui jamais du ciel eut des regards plus doux?Vous voyez l’univers prosterné devant vous.
AMAN.
L’uiiivnrsl Tous les jours un homme... un vil esclave,T>’un front audacieux me dédaigne et me brave,uv iiasi'E.
Quel est cet ennemi de l’état et du roi ?
| AM\N.
Le nom de Mardochée est-il connu de toi ?
HVDASPE.
Qui ? ce chef d’une race abominable, impie?
AMAN.
Oui , lui-même.
IÎVDASPE.
Hé , seigneur 1 d’une si belle vieUn si foibleennemi peut-il troubler la paix?
AMAN.
I.’insolent devant moi no sc courba jamais.
En vain de la faveur du plus grand dos monarquesTout révère à genoux les glorieuses marques;Lorsque d’un saint rcspecL tous les Persan? touchésN’osent lever leurs fronts à la terre attachés 31 ,
Lui, fièrement assis , et la tête immobile ,
Traite tous ccs honneurs d’impiété servile,
Présente à mes regards un front séditieux,
Kl ne daigneroit pas au moins baisser les yeux IDu palais cependant il assiège la porte :
A quelque, heure que j’.enlre, Hydaspe, ou que je sorte,Son visage odieux m'afflige et me poursuit ;
Et mon esprit troublé le voit encor la nuit.
Ce matin j’ai voulu devancer la lumière :
Je l’ai trouvé couvert d’une affreuse poussière .lie vêtu de lambeaux, tout pâle ; mais son œil 32Conservoit sous la cendre encorle même orgueil.
D’où Initient, nfici-ami, cette impudente audace ?Toi qui dans ce palais vois tout ce qui se passe î3 ,Crois-tu que quelque voix ose parler pour lui ?
Sur quel roseau fragile a-t-il mis son appui?
HYDASPE.
Seigneur , vous le savez, son avis salutaireDécouvrit de Tharès le complot sanguinaire.
Leroi promit alors de le récompenser :
Le roi, depuis ce temps , paroît n’y plus penser.
AMAN.
Non , il faut à tes yeux dépouiller l’artifice.
J’ai su de mon destin corriger l’injustice :
Dans les mains des Persans jeune enfant apporté .
Je gouverne l’empire où je fus acheté 34 ;
Mes richesses des rois égalcn t l’opulence ;
Environné d’enfants soutiens de uia puissance ,
Il ne manque à mon front que le bandeau royal.Cependant (des mortels aveuglement fatal! )
De cet amas d’hounenrs la douceur passagèreFait sur mon cœur à peine une atteinte légère ;
Mai» Mardochée , assis aux portes du palais ,
Dans ce cœur malheureux enfonce mille traits;
Et toute ma grandeur me devient insipide,
Tandis que le soleil éclaire ce perfide
UÏDASI'E.
Vous serez de sa vue affranchi dans dix jours :
La nation entière est promise aux vautours u .
AMAN.
Ahl que ce temps est long à mon impatience!
C’est lui, je te veux bien confier ma vengeance 37 ,C’csl lui qui,devant mni refusant de ployer ,
Les a livré» au bras qui les va foudroyer.
C’étoit trop peu pour moi d’une telle victime :
La vengeance trop foible attire un second crime.
Un homme U-l qu’Aman , lorsqu’on l’ose irriter,Dans sa juste fureur ne peut trop éclater.
Il faut des châtiments dontl'univeis frémisse :
Qu’on tremble eu comparant l’offense et le supplice;Que les peuples entiers dans le sang soient noyés.
Je veux qu’on dise un jour aux siècles effrayés :
«Il fut des Juifs , il fut uue insolente race ;
» Itépandus sur la ten e ils eu couvroicnL la face ;>Un seul osa d’Aman attirer lo courroux,
» Aussitôt de la terre ils disparurent tous. »
IIYDASPG.
Ce n’est donc pas , seigneur , le sang nnialécilcDont la voix à les perdre eu secret vous excite ?aman.
Je sais que , descendu de ce sang malheureux,
Une éternelle haine a dû m'armer contre eux;Qu’ils tirent d’Amalec un indigne carnage ;
Que, jusqu’aux vils troupeaux, tout éprouva leurrage;Qu’un déplorable reste à peine fut sauvé.
Mais, crois-moi, dans le rang où je suis élevé,
Mou ârue , à ma grandeur tout entière attachée,
Des intérêts du sang est foiblemeni touchée.Mardochée est coupable ; et que faut-il de plus?
Je prévins donc contre eux l’esprit d’Assuérus ,J’inventai des couleurs, j’armai la calomnie ,J’intéressai sa gloire : il trembla pour sa vie.
Je les peignis puissants, riches, séditieux:
Leur dieu même ennemi de tous 1rs autres dieux.•Jusqu’à quand souffre-t-on que ce peuple respire,
» Et d’un culte profane infecte votre empire?
» Étrangers dans la Perse, à nos lois opposés,
» Du reste des humains ils semblent divisés,
> N’aspirent qu’à troubler Le repos où nous sommes-
• Et, délestés partout, détestent tous le» hommes,i Prévenez, punissez lenis, insolents efforts ;
il)e leur dépouille enfin grossissez vos trésors. •
Jn dis , et l’on me crut. Le roi, dès l'heure môme,Mit dans ma main le sceau de son pouvoir suprême:
• Assure , me dit-il, le repos de ton roi ;
» Va, perds ces malheureux : leur dépouille esta toi.»