344 ATHALIE.
SCÈNE V.
ATHALIE, ABNER, MATHAN,
SUITE d’aTHALIB.
MATHAN.
Grande reine, est-ce ici votre place ?
Quel trouble vous agite, et quel effroi vous glace?Parmi vos ennemis que venez-vous chercher ?
De ce temple profane osez-vous approcher?Avez-vous dépouillé cette haine si vive...
ATHALIE.
Prêtez-inoi l’un et l’autre une oreille attentive.
ïe ne veux point ici rappeler le passé ,
Ni vous rendre raison du sang que j’ai versé :
Ce que j'ai fait, Abner, j’ai cru le devoir faire.
Je ne prends point pour juge un peuple téméraire:Quoi que sou insolence ail osé publier ,
Le ciel même a pris soin de me justifier.
Sur d’éclalums succès ma puissance établieA fait jusqu’aux deux mers respecter Alhalic ;
Par moi Jérusalem goûte un calme profond ;
Le Jourdain ne voit plus l'Arabe vagabond,
Ni l’allier Philistin , par d’éternels ravages ,
Comme au temps de vos rois, désoler ses rivages :Le Syrien me traite et de reine et de stenr ;
Enfin de ma maison le perfide oppresseur ,
Qui devoil jusqu'à moi pousser sa barbarie ,
Jéhu , le fier Jébu , tremble dans Sainarie ;
De toutes parts pressé par un puissant voisin ,
Que j’ai su soulever contre cel assassin ,
Il me laisse en ces lieux souveraine maîtresse.
Je jouissois en paix du fruit de ma sagesse :
Mais un trouble importun vient, depuis quelquesjours ,
De mes prospérités interrompre le cours.
Un songe ( me devrois-je inquiéter d’un songe ! )Entretient dans mon cœur un chagrin qui le ronge :Je l’évite partout, partout il me poursuit.
C’étoit pendant l’horreur d’une profonde nuit ;Ma mère Jézabcl devant moi s’est montrée,
Comme au jou r de sa mort pompeusement parée ;Ses malheurs n’avoient point abattu sa fierté 5Même elle avoit encor cet éclat empruntéDont elle eut soin de peindre et d’orner son visage,Pour réparer des ans l’irréparable outrage :
, Tremble, m’a-t-elle dit , fille digne de moi:
» Le cruel Dieu des Juifs l’emporte aussi sur loi.
• Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,
» Ma fille. * En achevant ces mots épouvantables ,Son ombre vers mon lit a paru se baisser :
Et moi je lui tendois les mains pour l’embrasser;Mais je n’ai plus trouvé qu’un horrible mélangeD’oset de chair meurtris, et traînés dans lu fange sl .Des lambeaux pleins de sang, et des membresaffreux
Que des chiens dévorants se disputoient entre eux.
ABNER.
Grand Dieu !
ATKALIR.
Dans ce désordre à mes yeux se présenteUn jeune enfant couvert d’une robe éclatante ,Tel» qu’on voit des Hébreux les prêtres revêtus s2 .Sa vue a ranimé mes esprits abattus;
Mais lorsque , revenant de mon trouble funeste ,J’admirois sa douceur, son air noble et modeste ,
J’ai senti tout-à-coup un bomieide acierQue le traître en mon sein a plongé tout entier.
De tant d’objets divers le bizarre assemblagePeut-être du hasard vous paroît un ouvrage :Moi-même quelque temps, honteuse de ma peur,
Je l’ai pris pour l’effet d’une sombre vapeur.
Mais de ce souvenir mon âme possédéeA deux fois en dormant revu la même idée 53 ;
Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracerCe même enfant toujours tout prêt à me percer.
Lasse enfin des horreurs dont j’elois poursuivie,J’alfois prier Baal de veiller sur ma vie,
Et chercher du repos au pied de ses autels :
Que ne peut la frayeur sur l’esprit des mortels!
Dans le temple des Juifs un instinct m’a poussée,
El d’apaiser leur Dieu j’ai conçu la pensée ;
J’ai cru que des présents calmeroient son courroux,
Que ce Dieu, quel qu’il soit, eu deviendroil plus doux.Pontife de Baal, excusez mafoiblesse.
J’entre : le peuple fuit, le sacrifice cesse,
Le grand-prêtre vers moi s’avance avec fureur :Pendant qu’il me parloit, «surprise! ô terreur!
J’ai vu ce même enfant dont je suis menacée ,
Tel qu’un songe effrayant l’a peint à ma pensée.
Je l’ai vu : son même air, son même habit de lin,
Sa démarche , ses yeux , et tous ses traits enfin ;
C’est lui-inême.Il mai choit à côté du grand-prêtre;Mais bientôt à ma vue on l’a fait disparoître.
Voilà quel trouble ici m’oblige à m’arrêter,
Et sur quoi j’ai voulu tous deux vous consulter.
Que présage , Mathan , ce prodige incroyable ?MATHAN.
Ce songe et ce rapport, tout me semble effroyable...
ATIIALIE.
Mais cet enfant fatal, Abner, vous l’avez vu :
Quel est-il? de quel sang , et de quelle tribu ?
ABNER.
Deux enfants à l’autel prêloienl leur ministère :
L’un est fils de Joad, JusabeLlj est sa mère ;
L’autre m'est inconnu.
MATHAN.
Pourquoi délibérer?
De tous les deux , madame, il se faut assurer.
Vous savez pour Joad mes égards , mes mesures 54 ;Que je ne cherche point à venger mes injures;
Que la seule équité règne en tous mes avis ;
Mais lui-même après tout, fut-ce son propre fils.Voudrait-il un moment laisser vivre un coupable?
AliNEB.
De quel crime un enfant peut-il être capable?MATHAN.
Le ciel nous le fait voir un poignard à la main :
Le ciel est juste et sage, et ne fait rien en vain.
Que cherchez vous de plus ?
ABNER.
Mais, sur la foi d’un songe ,Dans le sang d’un enfant voulez-vous qu’on se plonge?Vous ne savez encor de quel père il est né ,
Quel il est.
MATHAN.
On le craint : tout est examiné.
A d’illustres parents s’il doit son origine,
La splendeur de son sort doit hâter sa ruine: