OEUVRES DIVERSES
EN PROSE.
LETTRE DE RACINE
A L’AUTEUR. DES HÉRÉSIES IMAGINAIRES
ET DES DEUX VISIONNAIRES’.
Janvier 1666.
Monsieur,
Je tous déclare que je ne prends point départientre M. Desmarêts et tous. Je laisse à juger aumonde quel est le visionnaire de vous deux. J'ailu jusqu'iri vos lettres avec assez d’indillérence,quelquefois avec plaisir, quelquefois avec dégoût,selon qu’elles me sembloient bien ou mal écrites-Je remarquois que tous prétendiez prendre laplace de l’auteur des Petites Lettres 2 ; mais je re-marquois en même temps que tous étiez beaucoupau-dessous do lui, et qu’iJ y avoit une grande dif-férence entre une Provinciale et une Imaginaire.
Je m’élonnois même de voir le Port-Royal auxmains avec MM. ChainilJard 5 et Desmarêts. Où estcette fierté , disois je , qui n’en voaloit qu’au pape,aux archevêques et aux jésuites? El j’admivois ensecret la conduite de ces pères, qui vous ont faitprendre le change, et qui ne sont plus maintenantque les spectateurs de vos querelles. Ne croyez paspour cela que je vous blâme de les laisser en re-pos : au contraire, si j’ai à vous blâmer de quelquechose , c’est d’étendre vos inimitiés trop loin , etd’intéresser dans le démêlé que tous avez avecM. llcsmarêts cent autres personnes dont tousu’avez aucun sujet de vous plaindre.
El qu'est-ce que les romans et 'es comédies peu-vent avoir de commun avec le jansénisme? Pour-quoi voulez vous que ces ouvrages d’esprit soientune occupation peu honorable devant les hommes,et horrible devant Dieu ? Faut-il, pareeque Des-mnrclsafail autrefois un roman et des comédies 4 ,que vous preniez en aversion tous ceux qui se sontmêlés d’en faire? Vous avez assez dVnnrinis :pourquoi en chercher de nouveaux? Oh J que Jeprovincial éioit bien plus sage que tous! Voyezcomme il flatte l’académie 5 dans le temps mêmequ’il persécute lasorborme. Il n'a pas voulu semettre tout le moude sur les bras; il a ménagé lesfaiseurs de romans ; il s’est fait violence pour les
louer; car, Dieu merci, vous ne louez jamaisque ce que vous faites. El, croyez-moi, ce sontpeut-être les seules gens qui vous étoieut favo-rables.
Mais si vous n’étiez pas content d’eux, il ne fal-loit pas tout d'un coup les injurier. Vous pouviezemployer des tenues plus doux que ces mots d’em-poisonneurs publics, et de gens horribles parmi teschrétiens. Pensez-vous que l’on vous eu croie survotre parole ? Non, non, monsieur : on n’est pointaccoutumé à vous croire si légèrement. Tl y a vingtans que vous dites tous les jours que les cinq pro-positions ne sont pas dans Jansénius, cependanton ne vous croit pas encore.
Mais nous connaissons l’austérité de votre mo-rale. Nous ne trouvons point étrange que vousdamniez les poètes : vous en damnez bien d’autresqu’eux. Ce qui nous surprend, c’est de voir quevous voulez empêcher les hommes de les honorer.Hé 1 monsieur, contentez-vous de donner les rangsdans l’autre monde : ne réglez point les récompen-ses de celui-ci. Vous l’avez quitté il y a long-temps.Labsez-le juger des choses qui lui appartiennent.Plaigiicz-Ie, si vous voulez, d'ai.ner des bagatelles,et d’estimer ceux qui les font ; mais ne leur enviezpoint de misérables honneurs, auxquels vous avezrenoncé,
Aussi-bien il ne vous sera pas facile de les leurôter : ils en sont en possession depuis trop de siè-cles. Sophocle , Euripide, Tércnce , Homère etVirgile nous sont encore en vénération, commeils l’ont été dans Athènes et dans Rome. Le temps,qui a abattu les statues qu’on leur a élevées à tous,et les temples même qu’on a élevés à quelques unsdeux, n’a pas empêché que leur mémoire 11e vîntjusqu’à nous. Notre siècle , qui ne croit pas êtreobligé de suivre votre jugement en toutes choses,nous donne tous les jours des marques de l’estimequ’il fait deces sortes d’ouvrages, dont vous parlezavec tant de mépris : et malgré toutes ces maximessévères que toujours quelque passion tous inspire,il ose prendre la liberté de considérer toutes lespersounes en qui l’on voit luire quelques étincelles
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