LETTRES DE RACINE.
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parler que de leur passion et de leurs ouvrages. Jene vous parlerai point de votre amour, un hommeaussi délicat que vous ne sauroit manquer d’avoirfait un beau choix, et je suis persuadé que la bellemiguonne de quatorze ans mérite les adorationsde tous tant que nous sommes , puisque vous l’avpzjugée digne des vôtres, jusqu’à devenir poêle pourelle. Cela me confirme déplus en plus que l’Amourest celui de tous les dieux qui sait mieux le chemindu Parnasse. Avec un si bon conducteur vousn'avez garde de manquer d’y être bien reçu. D’ail-leurs, les Muses vous connoissoienl déjà de répu-tation , et sachant que tous étiez bien venu parmitoutes les dames , il ne faut point douter qu’ellesne vous aient fait le plus obligeant accueil dumonde.
Utquc viro Phœbi chorus assurrexerit omnis 2s .
Ils ne sont pas seulement amoureux ; la justesse yest tout entière. Néanmoinssi j’ose vous dire monsentiment sur deux ou trois mots, celui de radieuseest un peu trop antique pour un homme tout fraissorti du Parnasse ; j’aurois tâché de mettre impé-rieux ou quelque autre mot. J’aurois aussi retran-ché ces deux vers , Ainsi, si comme «jus, et le sui-vant , ou je leur nnrois donné un sens , car il mesemble qu’ils n’en ont point.
Vous m’accuserez peut-être de trop d’inhuma-nité de traiterai rudement les fils aînés de votremuse et de votre arnour : je ne veux pas dire lesfils uniques ; la muse et l’amour n’en demeurerontpas là ; ruais au moins cela vous doit faire voirréciproquement que je n’ai rien de caché pourvous, et que ce n’est point par flatterie que jevous loue , puisque je prends la liberté de vouscensurer. 5 eiii? eum pessime dicere, qui laudabiturmaxime 26 . En effet, quand une chose ne vaut rien,c’est alors qu'on la loue démesurément, cl qu’onn’y irouve rien à redire , pareeque tout y est éga-
lement à blâmer. Il n’en est pas de meme de vosvers : ils sont aussi naturels qu’on le peut désirer,et vous ne devez pas plaindre le sang qu’il vous ontcoûté.
Ne vous amusez pas pourtant à vous épuiser lesveines pour continuer à faire des vers , si ce u'estqu’à l’exemple de la femme de Sénèque , vous nevouliez témoigner la grandeur de votre amour,ore ac membris in eam pallorem albentibus, ut os-tentui esset muttum vilalis spiritus egestum s ‘ ; maisje ne crois pas que les beaux yeux qui vous ontblessé soient si sanguinaires, et que ces marquesde votre amour lui soient plus agréables qu’uuesanté forte et robuste, qui vous rendroit pluscapable de la servir in tutti isaoibisogni, commeil gagliurdo Mandricardo 2 *. Croyez que si ce ga-lant homme se fût amusé à perdre tout son sangpour Doralice , elle ne se fût pas levée'le malin sigaie, et qu’elle n’eût pas remercié si fort ce bonberger che net sue atbergo Le avea fatto honore 29 ,c’est-à dire , qui l’avoil logée avec Mandricard.Mais L’heure me presse , et je dois songer que malettre est peut-être la quinze ou seizième de cellesque vous en recevrez avec elle. Je suppose quevous aurez réponse de tous ceux à qui vous avezécrit. Je ne quittai hier au soir mademoiselle Lucrccc qu’après qu’elle se fut engagée de parole àle faire , et je lui exposai la commission que yousm’aviez donnée d’y tenir la main. Elle voulut megagner afin que je ne lui fusse pas si sévère ; maisje lui ai dit que j’étois trop ennemi des traîLres pouren devenir un , et qu’il fallait qu'elle vous écrivîtou qu’elle me vit toujours à ses talons pour lupresser inexorablement de s’acquitter envers vous.Je me suis acquitté de même des autres commis-sions.
if. Duchesne est voire serviteur , et M. d’Houyest ivre , tant je lui ai fait boire de santés . et moije suis tout à vous.
LETTRE VIT.
AU MÊME.
A Paris , le ô juin 1661.
M. l’Avocat vient d'apporter une de vos lettres .et il a bien voulu prendre cette peine , car il veutabsolument que nous soyons réconciliés ensemble.Je gagne trop à celte réunion pour m’y opposer.Aussi bien comme les choses imparfaites recher-chent naturellement de se joindre avec les plusparfaites, je serois un monstre dans la nature si,étant creux 30 comme je suis , je refusois de mejoindre et de m’attacher au solide , tandis que cetuême solide tâche d’attirer à lui ce même creux.
Quid quoniam per sc nequeat constare , nece&se estHærcre 31 .
C’est de Lucrèce qu’est celte maxime , et c’est delui que j’ai appris qu’il falloit me réunir avecM. l'Avocat; et il faut bien que vous l’ayez lu aussi,car il me semble que la lettre que vous avez écriteà ce grand partisan du solide , est loute pleine desmaximes de mon auteur. Il dit, comme vous ,qu’il ne faut pas que tout soit tellement solide ,qu’il u’y ait un peu de creux parmi.