Buch 
Oeuvres complètes de J. Racine / revues avec soin sur toutes les éditions de ce poète, avec des notes extraites des meilleurs commentateurs par P. R. Auguis
Entstehung
JPEG-Download
 

LETTRES DE RACINE.

5j8

LETTRE XL

AU MÊME, A PARIS.

A Uzcs, Je s4 novembre 1661.

Je ue me plains pas encore de vous, car je croîêbien que cest tout au plus si vous avez mainte-nant reçu ma première lettre; mais je ne vous ré-ponds pas que , dans huit jours , je ne commenceà gronder si je ne reçois point de vos nouvelles.Epaignez-inoi donc cette peine, je vous en sup-plie , et épargnez-vous à vous-même de grosses in-jures que je pourrois bien vous dire dans mamauvaise humeur : Nam contemptus amav vireshabet i9 .

Jai été à Nîmes, et il faut que je vous eu en-tretienne. Le chemin dici à Nîmes est plus dia-bolique mille fois que celui des diables à Nevers,et la rue d'Enfer, et tels autres chemins réprou-vés; mais la ville est assurément aussi belle etaussi polide , comme un dît ici, quil y en ait dansle royaume. Il ny a point de divertissements quine s'y trouvent :

Suoni, canti, vestir, giuoehi, vivande,

Quanto puo cor pensar, puo chieder bocca 50 .

Jallai voir le feu de joie quun homme de maconnoissance avoit entrepris. Les jésuites avoientfourni les devises, qui ne valoient rien du tout :ôtez cela , touL allait bien. Mais je ny ai pas prisassez bien garde pour vous en faire le détail ; jé-tois détourné par dautres spectacles: il y avoittout autour de moi des visages qu'on voyoit à lalueur des fusées, et dont vous auriez bien euautant de peine a vous défendre que jen avois.Il ny en avoit pas une à qui vous neussiez bienvoulu dire ce compliment dun galant du tempsde Néron : Ne fastidias komtnem peregrinum interCultores tuos admitlere : inventes religiosum , si teadorari pcrmiseris 51 . Mais pour moi, je navoisgarde dy penser : je ne les regardois pas mêmeen sûreté : jétois en la compagnie dun révéreudpère de ce chapitre, qui naimoit point fort àrite ;

E parea più ch 1 alcun fosse mai statoDi conscienza scrupulosa e schiva 42 .

Il falloit être sage avec lui, ou du moins le faire.Voilà ce que vous auriez trouvé de beau damNîmes; mais jy trouvai encore dautres chosesqui me plurent fort, surtout les arènes.

Cest un grand amphithéâtre un peu en ovale .

tout bâtidc prodigieuses pierres, longues de deuxtoises, qui se tiennent, depuis plus de seizecents ans, sans mortier et par leur seule pesan-teur. IJ est tout ouvert en dehors par de grandesarcades, et en dedans ce ne sont autour que degrands sièges tout le peuple aasseyoit pourvoiries combats des bêtes et des gladiateurs. Maïscest assez vous parler de Nîmes et de ses raretés ;peut-être même trouverez-vous que jen ai tropdit. Mais de quoi voulez-Tous que je vous entre-tienne? De vous dire quil fait ici le plus beautemps du monde, vous ne vous en mettez guèreen peine ; de vous dire quon doit cette semainecréer des consuls ou cotises, comme on dit, celavous louche tort peu. Cependant ccsl une bellechose de voir le compère cardeur et le menuisiergaillard avec la robe rouge, comme un président,donner des arrêts et aller les premiers à l'offrande.Vous ne voyez pas cela à Paris.

A propos de consuls, il faut que je vous parledun échcvin de Lyon , qui doit lemporter sur lesplus fameux quolibétiers du monde. Je l'allai voirpour avoir un billet de sortie , car sans billet leschaînes du Rhône ne se lèvent point. Il me fit mesdépêches fort gravement, et après-, quittant unpeu cette gravité magistrale quon doit garder endonnant de telles ordonnances, il me demanda;

« Quid novi ? Que dil-on de laffaire d.Anglelerre ?»Je répondis quon ne savoit pas encore à quoi leroi se résoudroit, « A faire la guerre , dit-il, car ilnest pas parent du père Souffrcn . » Je lis bienparoître que je 11e létois pas non plus ; je Jui fisla révérence , et le regardai avec un froid qui mon-troit bien la rage jétois de voir un grand quo-libétier impuni. Je nai pas voulu en enrager toutseu 1 ; jai voulu que vous me tinssiez compagnie,et cest pourquoi je vous fais pari de celte marau-derie. Enragez donc , et si vous ne trouvez pointde termes assez forts pour faire des imprécations ,dites avec lemphatiste Rrébeuf :

A qui, dieux tout-puissants, qui gouvernez la terre.A qui réservez-vous les éclats du tonnerre ?

Si vous ne vous bâtez de mécrire , je vous feraienrager encore par de semblables nouvelles. Écri-vez-moi donc si vous men croyez , et faites dema pari à mademoiselle Lucrèce le complimentlatin dont je vous ai parlé , mais que ce soit enbeau [rançois.