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Oeuvres complètes de J. Racine / revues avec soin sur toutes les éditions de ce poète, avec des notes extraites des meilleurs commentateurs par P. R. Auguis
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TROISIÈME RECUEIL. fi07

LETTRE V.

RACINE A BOILEAU.

À Paris, Je s 5 juillet 1687.

Jccommençois à m’ennuyer beaucoup de ne pointrecevoir de vos nouvelles, et je ne savois mêmeque répoudre à quantité de gens qui m’en denian-doient. Le roi, il y a trois jours, me demanda àson dîner comment alloit votre extinction de voix.Je lui dis que vous étiez à Bourbon. Monsieur pritaussitôt la parole, et me lit là-dessus force ques-tions, aussi bien que Madame îS , et vous fîtesl’entretien de plus de la moitié du dîner. Je metrouvai le lendemain sur le chemin de M. de Lou-vois, qui me parla aussi de vous, mais avecbeaucoup de bonté, et me disant, en propres mots,qu’il étoit très fâché que cela durât si long-temps.Je ne vous dis rien de mille autres qui me parlcuttous les jours de vous-, et quoique j’espère quevous retrouverez bientôt voire voix tout entière ,vous n’en aurez jamais assez pour suffire à tous lesremerciements que vous aurez à faire.

Je me suis laissé débaucher par M. Félix pouraller demain avec le roi à Mainlenon. C’est unvoyage de quatre jours 36 . M. de Termes nousmène dans son carrosse, cl j’ai aussi débauchéM. liesseilh 7 pour faire le quatrième. Il sc* plainttoujours de ses vapeurs, et je vois bien qu’ilespère se soulager par quelque dispute de longuehaleine ; niais je ne suis guère en état de I ui don-ner contentement, me trouvant toujours assezincommodé de ma gorge dès que j’ai parlé un peude suite. Cela va pourtant mieux que quand vousêtes parti, mais je 11e suis pas encore hors d’af-faire. Ce qui m’embarrasse, c’est que M. Fagonet plusieurs autres médecins très Labiles mVvoient ordonné, comme vous savez, de boirebeaucoup d’eau de Sainte-Heine et de» tisanes dechicorée, ci j’ai trouvé chez M. Nicole un méde-cin qui me paroît fort sensé, qui ru'a dit qu’ilconnoissoit mon mal à fond : qu’il en a guéri plu-sieurs gens en sa vie, et-que je ne guérirois ja-mais tant qne-jc boirois de l’eau ou de la tisane;que le seul moyen de sortir d’affaire étoit de neboire que pour sa seule nécessité , et fout au pluspour détremper les aliments dans l’estomac. Il aappuyé cela de quelques raisonnements qui m’ontparu assez solides. Ce qui est arrivé de là, c’estque présentement je n’exécule ni son ordonnanceni celle de M. Fagon. Je ne me noie plusd’nancomme je faisois: je bois à ma soif, et vous ju-gez bien que, par le temps qu'il fait , on a tou-jours assez soif, c'est-à dire, à vous parler fran-chement , que je me suis remis dans mon train devie ordinaire, et je m’en trouve assez bien. Lemême médecin m’a assuré que, si les eaux deBourbon ne vousguérissoirnt pas, il vous guéri-roit infailliblement. Il m’a cité l’exemple d’unchantre de Notre-Uaine ( je crois que e’étoit unebasse ), à qui nu rhume avoit fait perdre entière-ment la voix depuis six mois, et il étoit sur lepoint de se retirer. Le médecin que je vous dis

l’entreprit, et avec une tisane d’une herbe qu’onappelle , je crois, erysinium, il le lira d’alïaire entrois semaines, en telle sorte que , non seulementil parle, mais il chante très bien . et a la voix aussiforte qu’il l’ait jamais eue. Ce chantre a , dit-il,plus de quarante ans. J'ai conté ht chose aux me.decins de la cour : ils avouent que celte planted’erysimrun est très bonne pour la poitrine ; maisils disent qu’ils ne lui croient pas la vertu que ditmon médecin. C’est le même qui a deviné le malde M. Nicole ; il s’appelle M. Morin 38 , cl il est àmademoiselle de Guise 39 . M. Fagon en fait un fortgrand cas. J’espère que vous n’aurez pas besoinde lui; mais cela est toujours bon à savoir , et sile malheur vouloit que vos eaux ne fissent pastout l’elfet que vous souhaitez, voilà encore uneassez bonne consolation que je vous donne. Je neyous manderai point cette fois-ci d’autres nou-velles que celles qui regardent votre santé eL lamienne. Je vous dirai seulement que j’ai encoremes deux chevaux sur la litière.

LETTRE VI

BOILEAU A RACINE.

A Bourbon , [e 29 juillet 1687.

Votre lettre m’a tiré d’un fort grand embarras ;car je doutois que vous eussiez reçu celle que jevous avois écrite , et dont la réponse est arrivéefort tard à Bourbon. Si la perle de 111a voix nern’avoil fort guéri de la vanité, j’amoisété trèssensible à tout ce que vous m’avez mandé del’honneur que m’a fait le plus grand prince de laterre, en vous demandant des nouvelles de masanté ; mais l’impuissance où ma maladie me metde répondre , par mon travail, à toutes les bontésqu’il me témoigne, me fait un sujet de chagrinde ce qui devroit faire toute ma joie. Les eauxjusqu’ici m’ont fait un fort grand bien , suivanttoutes les règles, puisque je les rends de reste, etqu’elles m’ont pour ainsi dire tout fait sortir ducorps, excepté la maladie pour laquelle je lesprends. M. Bourdier mon médecin soutient pour-tant que j’ai la voix plus forte que quand je suisarrivé, et M. Baudière mon apothicaire, qui estencore meilleur juge que lui puisqu’il est sourd,prétend aussi la même chose ; mais pour moi, jesuis persuadé qu’ils me flattent, ou plutôt sellaüenl eux-mêmes; et, à ce que je puis recon-noître en moi , je tiens que les eaux me soulage-ront plutôt la difficulté de respirer, que la difficultéde parler. Quoi qu’il en soit, j’irar jusqu'au bout,et je ne donnerai point occasion à M. Fagon et àM. Félix de dire que je me suis impatienté. Aupis aller, nous essaierons cet hiver lVry-uîman.Mon médecin cl mon apothicaire , à qui j’ai mon •tré l’endroit de votre lettre où vous parlez de celleplante, ont témoigné fous deux en faire un fortgrand cas; mais M. Bourdier prétend qu’elle nepeut rendre la voix qu’à des gens qui ont le gosierattaque, et non pas à un homme comme moi, quia tous les muscles de la poitrine embarrassés.

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