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LETTRES DE RACINE.
canon. Le soldai, sans rien dire, en prit un troi*aièine , et l’alla poser ; un troisième coup de canonemporia ce troisième gabion. Alors le soldat rebutése tiut en repos; mais son officier lui commandade ne point laisser cet endroit sans gabion. Le sol-dat dit : i J’irai, mais j’y serai tué. » Il y alla, et,en posant son quatrième gabion, cul le bras fra-cassé d’un coup de canon. Il revint, soutenant sonbras pendant avec l’autre bras, et se contenta dedire à son otiicier : « Je l’avois bien dit. » Il fallutlui couper le bras , qui ne tenoit presque à rien.Il souffrit cela sans desserrer les dents, et, aprèsl’opération, dit froidement: c Je suis donc hors« d’état de travailler ; c’est maintenant au roi à■ me nourrir. • Je croîs que vous me pardonnerezle peu d’ordre de cette narration, mais assurez-vous qu’elle est fort vraie. M. de Cavoie me pressed’achever ma lettre. Je vous dirai donc en deuxmots, pour l’achever, qu’apparemrnent la villesera prise en deux jours. Il y a déjà nue grandebrèche au bastion, et même un officier vient, dit-on, d’y monter avec deux ou trois soldats, et s’enest revenu parCequ’il n’étoit poinl suivi, et qu’iln’y avoit encore aucun ordre pour cela. Vous ju-gez bien que ce bastion retiendra guère; aprèsquoi il r’y a plus que la vieille enceinte de la ville,où les assiégés ne nous attendront pas. Mais vrai-semblablement la garnison laissera faire la capi-tulation aux bourgeois, etae retirera dans le châ-teau , qui ne l'ait pas plus de peur à 31. de Vaubanque la ville. M. le pvince d’Orangc n’a point en-core marché, et pourra bien marcher trop tard.Nous attendons avec impatience des nouvelles dela mer. Je ne suis point surpris de tout ce quevous me mandez du gouverneur , qui a fait déser-tervotre assemblée à son pupille 12 °. J’ai ri de boncœur de l’embarras où vous êtes sur le rang oùvous devez placer M. de Eichesouicc ,ai . Ce quevous dites des esprits médiocres est fuit vrai, etm’a frappé , il y a long temps, dans votre Poéti-que. M. de Cavoie vous fait mille baisemains, etM. ïloze aussi, qui m’a confié les grands dégoûtsqu’il avoit de l’académie , jusqu’à méditer mêmed’y faire retrancher les |eloii9 , s’il n’étoit , dit il,retenu par la charité. Croyez-vous que les jetonsdurent beaucoup s’il ne tient qu’à la charité deM. lîoze qu’ils ne soient retranchés ? Adieu, mon-sieur. Je vous conseille d’écrire un mot à M. lecontrôleur-général lui-même, pour le prier de vousfaire mettre sur l’état de distribution , et cela serafait aussitôt. Vous êtes pourtaut en fort bonnesmains, puisque M. deBie a promis de vous fairepayer. C’est le plus honnête homme qui se soitjamais mêlé de finances. Mes compliments à M. deLa Chapelle.
LETTRE XXVIII.
RACINE A BOILEAU, A PARIS.
Du camp près de Namur , le, i5 juin 1692.
Je ne voub ai point écrit sur J’attaque d’avant-hier : je suis accable des lettres qu’il me faut écrireà des gens beaucoup moins raisonnables que vous ,
et à qui ilfaut faire des réponses bien malgré moi.Je crois que voua n’aurez pas manqué de relations.Ainsi, sans entrer dans des détails ennuyeux, jetous manderai succinctement ce qui m’a le plusfrappé dans cette action. Comme la garnison estau moins de six mille hommes , le roi avoit prisde fort gl andes précautions pour ne pas manquerson entreprise. II s’agissoit de leur enlever une re-doute et un retranchement de plus de quatre centstoises de long, d’où il sera fort facile de foudroyerle reste de leurs ouvrages, cette redoute étant auplus haut de la montagne , et par conséquent pou-vant commander aux ouvrages à cornes qui cou-vrent le château de ce, côté -là. Ainsi le roi , outreles sept bataillons de tranchée , avoit commandédeux cents de ses mousquetaires, cent cinquantegrenadiers à cheval, et quatorze compagnies d’au-tres grenadiers, avec mille ou douze cents travail-leurs, pour le logement qu’on vouîoit faire; et,pour mieux intimider les ennemis, il fit paroïtrelout-à-çoup sur la hauteur la brigade de son régi-ment , qui est encore composée de six bataillons.Il étoit là en personne à la tête de son régiment, etdonnoitses ordres à la demi-portée du mousquet.Il avoit seulement devant lui trois gabions, que lecomte de Fiesque 122 , qui étoit son aide^dc-camjide jour , avoit fait poser pour Je couvrir. Mais cesgabions, presque tous pleins de pierres, étoientla plus dangereuse défense du monde ; car un coupde canon qui eût donné dedans auroit fait un beaumassacre de tous ceux qui étoient derrière. Néan-moins un de ces gabions sauva peut-être la vie auroi, ou à Monseigneur, ou à Monsieur , qui tousdeux étoient à ses côtés; car il rompit le rnup d’uneballe de mousquet qui veuoil droit au roi, et qui,en se détournant un peu, ne fit qu’une contusionau bras de M. le comte de Toulouse 1 , qui élort
pour ainsi dire dans les jambes du roi.
Mais , pour revenir à l’attaque, elle se fit dansun ordre merveilleux. Il n’y eut pas jusqu’auxmousquetaires qui ne firent pas un pas plus qu’onne leur avoit commandé. A la vérité , 31. de 3Iau-pertuis, qui marehoit à leur tête , leur avoit dé-claré que , si quelqu’un osoil passer devant lui, ille tuerojt. Il n’y en eut qu'un seul qui , ayant osédésobéir et passer devant Jui, il le porta par terrede deux coups de sa pertuisane , qui ne le blessè-rent pourtant point. On a fort loué la sagesse deM. de 3Iauperluis ; mais ilfaut vous dire aussi deuxtraits de 31. de Vauban , que je suis assuré quivous plairont. Comme il connoîi la chaleur dusoldat dans ccs sortes d’attaques . il leur avoit dit :a Mes enfants, on ne vous défend pas de poursui-« vre les ennemis quand ils s’enfuiront, niais je ne» veux pas que vous alliez vou9 faire échiner mal« à propos sur la contrescarpe de leurs autres ou-m vrages. Je retiens donc à mes côtés cinq tambours« pour vous rappeler quand il en sera temps. Des« que vous les entendrez , ne manquez pas de re-« venir chacun à vos postes, » Cela fut fait commeil l’avoit concerté. Voilà pour la première précau-tion. Voici la seconde. Comme le retranchementqu’on attaquoit avoit un fort grand front, il fitmettre sur notre tranchée des espèces de jalons,vis-à-vis desquels chaque corps démit attaquer et