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LETTRES DE RACINE.
LETTRE VIII.
A Fontainebleau ,1e 1 er octobre i6g3.
J’ai reçu encore une de vos lettres , qui m’a faitbeaucoup de plaisir. M. Despréaux a raison d’ap-préhender que vous ne perdiez un peu le goût desbelles-lettres pendant votre cours de philosophie ;mais ce qui me rassure, c’est la résolution où jevous vois de vous en rafraîchir souvent la mémoirepar la lecture des meilleurs auteurs. D’ailleurs,vous étudiez sous un régent qui n lui*même beau-coup de lecture et d'érudition a4 . Je contribueraide mon côté à vous faire ressouvenir de tout ceque vous avez lu , et je me ferai un plaisir de m’enentretenir souvent avec vous.
Je vis hier vos deux sœurs à Melun 25 , et je fusfort content d’elles. Votre scenr aînée sc plaint devous, cl elle a raison. Elle dit qu’il y a plu# dequatre mois qu’elle n’a reçu de vos nouvelles. Ilme semble que vous devriez un peu mieux ré-pondre à l’amitié sincère que je lui vois pour vous.Une lettre vous coûte-t-ellc tant à écrire? Quandvous devriez ne l’entretenir que de ses petitessœurs, vous lui feriez le plus grand plaisir dumonde. Vous avez raison de me plaindre du dé-plaisir que j’ai de voir souffrir si long-temps undes meilleurs amis que j'aie ou monde 2é . J’espcrequ’à la lin , ou la nature, ou les remèdes lui don-neront quelque soulagement. J’ai déjà la consola-tion d'entendre dire à ses médecins qu’ils ne voientrien à craindre pour sa lie , sans quoi je vous avoueque je serois inconsolable.
Comme vous ôtes curieux de nouvelles , je tou-drois en avoir beaucoup de considérables à vousmander. Je n’en sais que deux jusqu’ici , qui doi-vent faire beaucoup de plaisir. L’une est la prisepresque certaine de Charleroi 3 ' , car il ne dureraguère plus de quatre ou cinq jours ; l’autre est lalevée du siège de "Belgrade Quand je dis quecette nouvelle doit faire plaisir, ce n'est pas qu’àparler bien chrétiennement on doive se réjouir desavantages des infidèle» ; mais l’animosité des Alle-mands est si grande contre nous , qu’on est pres-que obligé de remercier Dieu de leurs mauvaissuccès, alin qu’ils soient forces de faire leur paixavec nous, et de consentir au repos de la chré-tienté, plutôt que de s’accommoder avec les Turcs.Adieu, mon cher lils. Je vous écris tout ceci fort àla hâte.
Écrivez-moi très souvent, alin de me donnerlieu de vous répondre ; ce que je ferai une autrefoi» plus à loisir. On attend au premier jour desnouvelles d’un combat en Italie' 2 .
LETTRE IX.
Fontainebleau , i4 octobre 1695.
Je ne saurois m’empênlier de vous dire, moncher fils, que je suis très content de tout ce quevotre mère in’écril de vous. Je vois . parses lettres,que vous êtes fort attaché à bien faire, mais surtout que vous craignez Dieu , et que vous prenez
du plaisir à le servir. C’est la plus grande satisfac-tion que je puisse recevoir, et en même temps lameilleure fortune que je vous puisse souhaiter.J’espère que plus vous irez en avant, plus voustrouverez qu’il n’y a de vériiahle bonheur que ce-îui-là. J’approuve la manière dont vous distribuezvotre temps et vos études : je voudrois seulementqu’aux jours que vous 11’allcz point au collège ,vous puissiez relire de votre Cicéron, et vous ra-fraîchir la mémoire des plus beaux endroils oud’Horace ou de Virgile’, ces auteurs étant fortpropres à vous accoutumer à penser et à écrireavec justesse et avec netteté.
"Vous direz à votre mère que le pauvre M. deSégur 30 a eu la jambe coupée , avant eu le piedemporté d'un coup île canon. Sa femme, quiî’avoit épousé pour sa bonne mine, a employé lameilleure partie de son bien à lui acheter unecharge, et dès la première année il lui en coûteune jambe. Il a eu un fort gland nombre de sescamarades qui ont été tués ou blessés, je dis desofficiers de la gendarmerie ; mais en récompensela victoire a été fort grande, et on en apprend tousles jours de nouvelles circonstances très avanta-geuses. On fait monter la perte des ennemis àprès de dix mille morts, et à pins de deux milleprisonniers. Il reste à souhaiter que cette victoiresoit suivie de la prise de quelque place qui nousmette en état de prendre des quartiers en Italie ,comme la victoire de Flandre est suivie de ta prisede Charleroi , qui ferme et assure entièrement nosfrontières de ce côté là. L’impuissance où s’esttrouvé M. le prince d’Orange de secourir une placesi importante , marque bien la grandeur de sa dé-faite et de la perte qu’y firent les allies. Le roi re-çut Lier la nouvelle que les a&siégés avoient battula chatnade dimanche dernier ‘ 1 . à sept heures dumalin. Us auroient pu se défendre encore huit oudix jours, à cause de la difficulté qu’on trouvoit àfaire des mines sous les bastion» et sou» la cour-tine; mais ils étoient réduits à dix-huit centshommes, de près, de quatre mille qu’ils étoient.M. de Castille iJ même, qu’on uvoil mis au-des-sus du gouverneur pour commander dans laplace, étoit blessé. Ainsi ils se sont rendu», etont fait grand plaisir à notre cavalerie, qui com-mençoîl à pâtir beaucoup. Vous pourrez lire ccsnouvelles à M- Despréaux au cas que vous l'alliezvoir; car je ne sais si je pourrai lui écrire au-jourd’hui , à cause de Ja quantité de lettres quej’ai à écrire.
J’ai vu les drapeaux et les étendards qu'a en-voyés M. de Catiuat , et je rousconseifle de les al-ler voir avec votre mère quand on les portera àNotre-Dame. Il y a cent deux drapeaux et quatreétendards seulement ; ce qui marque que la cava-lerie ennemie u’a pas fait beaucoup de résistance ,et a de bonne heure abandonné l’infanterie , la-quelle a presque été toute taillée en pièces. 11 yavoit des bataillons entiers d’Espagnols qui se je-loient à genoux pour demander quartier, et onl’ac-cordoil à quelques uns d>ux , au lieu qu’on n’eni'aisoit point du tout aux Allemands, parcequ’ilsavoient menacé de n’en point faire.
II me semble que, dans une de vos lettres.