684 CINQUIÈME
LETTRE VIII.
A MADAME DE MAINTENON.
ï’avois pris la liberté de vous écrire, madame,au sujet de la taxe qui a si fort dérangé me» petitesaffaires ; mais n’étant pas content de ma lettre , j’a-vois simplement dressé un mémoire, dans le des-sein de vous faire supplier de le présenter à samajesté. M. le maréchal de Noailles s’offrît géné-reusement de vous le remettre entre les mains,et, n’ayant pu trouver l’occasion de vans parler,le donna à M. l’archevêque , qui peut vous dire sije lui en avois seulement ouvert la bouche , et si,depuis deux mois, j’avois même eu l’honneur dele voir. Au bout de quelques jours, comme je n’a-vois aucune nouvelle de ce mémoire , je priai ma-dame la comtesse de Gramont, qui alloit avec vousà Saint-Germain, de voub demander sile roi l’avoitlu , et si vous aviez eu quelque réponse favorable.
Voilà , madame , tout uaturcllemeut comment jeme suis conduit dans cette affaire. Mais j’apprendsque j’en ai une autre bien plus terrible sur lesbras, et qu’ou m’a fait passer pour janséniste -*dans l’esprit du roi. Je vous avoue que , lorsque jefaisois tant chanter dans Esther,
Rois, chassez la calomuie ,
je ne m'attende!» guère que je seroia moi mêmeun jour attaqué par la calomnie. Je sais que, dansl’idée du roi, uu janséniste est tout ensemble unhomme de cabale et un homme rebelle à l’Église.
Ayez la boulé de vous souvenir, madame, com-bien de fois vous avez dit que la meilleure qualitéque vous trouviez en moi , c’étoit une soumissiond’enfaut pour tout ce que l’Église croit et ordonne,même dans les plus petites choses. J’ai fait parvotre ordre près de trois mille vers sur des sujetsde piété; j’y ai parlé assurément de l’abonda-ncede mon coeur, et j’y ai mis tous les sentiments doûtj’étais le plus rempli. Vous est-il jamais revenuqu’on y eût trouvé uu seul endroit qui approchâtde l’erreur et de tout ce qui s’appelle jansénisme ?
Pour la cabale , qui est ce qui n’en peut point êtreaccusé si on en accuse un homme aussi dévoué auroi que je le suis, un homme qui passe sa vie àpenser au roi, à s’informer des grandes actions duroi, et à inspirer aux autres les sentiments d’a-mour et d’admiration qu’il a pour le roi? J’osedire que les grands seigneurs m’ont bien plus re-cherché que je ne les recherchois moi-même;mais, dans quelque compagnie que je me soistrouvé , Dieu m’a fait la grâce de ne rougir jamaisni du roi ni de l’Évangile. Il y a des témoins en-core vivants, qui pourroient vous dire avec quelzèle on m'a vu souvent combattre de petits cha-grins qui naissent quelquefois dans l’esprit îles gensque le roi a le plus comblés de ses grâces. lié quoi!madame, avec quelle conscience pourrai-je dépo-ser à la postérité que ce graud prince n’admeltoitpoint Les faux rapports contre les personnes qui luiétoienl les plus inconnues, s’il faut que je fassemoi-même une si triste expérience du contraire?
Mais je sais ce qui a pu donner lieu à une accu-
RECUEIL.
sation si injuste. J'ai une tante qui est supérieurede Port-Royal, et à laquelle je crois avoir des obli-gations infinies. C'est die qui m’apprit à counoîtreDieu dès mon enfance, et c’est elle aussi dontDieu s’est servi pour me tirer de l’égarement etdes misères où j’ai été engagé pendant quinze an-nées. J’appris, il y a près de deux ans , qu’on l’a-voit accusée de désobéissance, comme si elle avoitreçu des religieuses, contre la défense qu’on a faited’en recevoir dans celte maison. J’appris mêmequ’on parloit d’ôter à ces pauvres tilles le peuqu’elles ont de bien, pour subvenir aux folles dé-penses de l’abbesse de Port-Royal de Paris 25 . Pou-vons je, sans être le dernier des hommes, lui re-fuser mes petits secours dans celte nécessité ? Maisà qui est ce . madame , que je m’adressai pour lasecourir? J'allai trouver le P. de La Chaise, et luireprésentai tout ce que je connoissois de l’état decette maison , tant pour le temporel que pour lespirituel. Je u’ose pas croire que je l’aie persuadé ;mais il parut très content de ma franchise, etm’assura, en m’embrassant. qu’il seroit toute savie mon serviteur et mon ami a ®. Heureusementj’ai vu confirmer le témoignage que je leur avoisrendu , par celui du grand-vicaire de M. l’arche-vêque, par celui de deux religieux bénédictin»qui furent envoyés pour visiter celle maison . etdont l’un étoil supérieur de Port-Royal de Paris 27 ,et eufin par celui des confesseurs extraordinairesqu’on leur a donnés , tous gens aussi éloignés dujansénisme que le ciel l’est de la terre. Ils en sonttous revenus en disant, les uns, qu’ils avoient vudes religieuses qui vivoienl comme des anges : lesautres, qu’ils venoient de voir le sanctuaire de lareligion. M. l’archevêque, qui a voulu connoîlreles choses par lui-même, n’a pas caché qu’il n’a-voit point de filles dans son diocèse , ni plus régu-lières, ni plus soumises à son autorité. Voilà toutmon jansénisme. J’ai parlé comme ces docteursde Sorbonne, comme cesreligieux, et enfin commemon archevêque. Du reste , je puis vous protesterdevant Dieu que je ne cannois ni ne fréquenteaucun homme qui soit suspect de la moindre nou-veauté. Je passe ma vie le plus retiré que je puisdans ma famille , et ne suis pour ainsi dire dans lemonde que lorsque je suis à Marly. Je vous assure,madame, que l’état où je me trouve est très dignede la compassion que je vous ai toujours vue pourles malheureux. Je suis privé de l'honneur de voubvoir ; je n’ose presque plus compter sur votre pro-tection, qui est pourtant la seule qui; j’aie tâche demériter. Je cherchois du moins ma consolationdans mon travail: mais jugez quelle amertumedoit jeter sur ce travailla pensée que ce mêmegrand prince dont j.e suis continuellement occu-pé me regarde peu l-clre comme uu homme plusdigne de sa colère que de ses bontés.
Je suis, avec un profond respect, votre trèshumble et très obéissant serviteur,
Racixe,
A Marly, ce 4 mArs 1638.