GS8 lettres de racine.
quel étal je puis être, puisque vous n’ignorez pasla tendresse que j’ai toujours eue pour tous, etque je n’ai jamais rien désiré , sinon que vous fus-siez tout a Dieu dans quelque emploi honnête.Je vous conjure donc, mon cher neveu, d’avoirpitié de votre âme , et de rentrer dans votre cœur,pour y considérer sérieusement dans quel abîmevous vous êtes jeté. Je souhaite que ce qu'on m’adit ne soit pas vrai ; mais si vous êtes assez mal-heureux pour n’avoir pas rompu un commercequi vous déshonore devant Dieu et devant leshommes, vous ne devez pas penser à nous venirvoir; car vous savez bien que je ne pourroispasvous parler, vous sachant dans un état si déplo-rable et si contraire au christianisme. Cependantje ne cesserai point de prier Dieu qu’il vous fassemiséricorde , et à uiui en vous la faisant, puisquevotre salut m’est si cher.
M. DE GUILLERAGTTES,
AMRASSADKlRDEEItANCE A CONSTANTIN OP LE 5 ,A RACINE.
Au palais de France , à Péra , le 9dt juin 1684.
J’ai été sensiblement attendri et flatté, monsieur ,de la lettre que vous m’avez laii'l’honncur et le plai-sir de m’écrire. Vos œuvres, plusieurs fois relues,ont justifié mon ancienne admiration. Eloigné devous, monsieur, et des représentations qui peuventen imposer, dégoûté de ces pays fameux, vos tra-gédies m’en ont paru encore plus belles et plus du-rables. La vraisemblance y est merveilleusementobservée, avec une profonde comioissance ducœur humain dans les différentes crises des pas-sions. Vous avez suivi, soutenu et presque tou-jours enrichi les grandes idées que les anciensont voulu nous donner, sans s’attacher à dire cequi étoit. Dieu me préserve de traiter la respec-table antiquité comme Saint-Amand a trailél’an-cienne Rome c ; mais vous 6 avez mieux que moique', dans tout ce qu'ont écrit les poètes et les his-toriens, ils sc sont plutôt abandonnés au charmede leur brillante imagination , qu’ils n’ont étéexacts observateurs de la vérité. ( Pour vous etM- Despréaux, historiens du plus grand roi dumonde , la vérité vous fournit une. matière telle-ment. abondante, que, pouvant même vous acca-bler et vous rendre peu croyables à la postérité,elle me laisse en doute si vous êtes à cet égard,ou plus heureux , ou plus malheureux que les an-ciens. )
Le ScamaDdre et Je Simoïs sont à sec dix moisde i'aunéc; leur lit n’est qu’un fossé. Cidaris etBarbisès portent très peu d’eau dans le port deConstantinople. L’Hèhre est une rivière du qua-trième ordre. Les vingt-deux royaumes de l’Ana-tolie , le royaume de Pont, la Nicomédie donnéeaux Romains, l'Ithaque, présentement lïie deCéphalonie , la Macédoine , le terroir de Larisseet celui d’Athènes , ne peuvent jamais avoir four-ni la quinzième partie des hommes dont les histo •riens font mention. Il est impossible que tous ces
pays, cultivés avec tous Jes soins imaginables,aient élé fort peuplés. Le terrain est presque par-tout pierreux , aride et sans rivières : on y voit desmontagnes et des côtes pelées, plus anciennes as-surément que les plus anciens écrivains. Le portd’Aulide, absolument gâté, peut avoir été trèsbon ; mais il n’a jamais pu contenir un nombreapprochant de deux mille vaisseaux ou simplesbarques. Sdiie ou Délos est un misérable rocher ;Ccrigue et Paphos , qui est dans l’île de Chypre ,sont des lieux affreux. Cerigue est une petite îfedes Vénitiens, la plus désagréable et la plus in-fertile qui soit nu monde. Il 11’y a jamais eu d’airsi corrompu que celui de Paphos, lieu absolu-ment inhabité. Naxie ne vaut guère mieux. Lesdivinités ont été mal placées: il en faut demeurerd’accord. Je croirois volontiers que les historiensse sont imaginé qu’il étoit plus beau de faire com-battre trois cent mille hommes plutôt que vingtmille , cl vingt rois plutôt que vingt petits sei-gneurs. Les poètes «voient des maîtresses dans leslieux où ils ont fait demeurer Vénus :tnais en yé*rite la beauté ravissante de leurs ouvrages justifietout. Linièrcs et tant d’autres ne pourroient pasaussi impunément consacrer Scnlis 7 ou la rue dela Jlucliclle , quand même ils y seroient amou-reux. Dans le fond, les grands auteurs, par laseule beauté de leur génie, ont pu donner descharmes éternels, et même l’être aux royaumes,la répula linn aux nations , le nombre aux armées,et la force aux simples murailles. Ils ont laissé degrands exemples de vertu comme de style , four-nissant ainsi leur postérité de tousses besoins; etsi elle n’en a pas toujours su profiler, ce n’est pasleur faute. Tl n’importe guère de quel pays soientles héros ; il n’importe guère aussi, ce me semble,si les historiens et les grands poètes sont nés àRome ou dans la cour du p.alais 8 , à Athènes nu àla Ferté-Milon. Je vous observerai, monsieur,avant de finir cet article, qu’il y a deux milleévêchés en Grèce seulement, nommés dans l’his-toire eccléiiaslique , qui ne peuvent avoir eu deuxparoisses chacim.
J’ai appris avec un sensible déplaisir la mort deM. de Puimorin 9 .Je l’ai tendrement regretté; jeremercie Dieu de tout mon cœur de lui avoir faill’importante grâce de songer à son salut avant samort.
Les témoignages de votre souvenir , monsieur,m'ont été et me seront toujours fort chers : j’eussevoulu que , vous souvenant aussi de l’attachementque j’ai pour tout ce qui vous touche, vous m’eus-siez écrit quelque chose de votre famille et de vosaffaires. Je crois le petit Racine bien vif, et il n’estpas impossible qu’à mon retour je ne l’interroge ,et je ne le tourmente sur son latin : peut-êtrem’embarrassera-t-il sur le grec littéral; mais jesaurai un peu mieux le grec vulgaire, langueaussi corrompue et aussi misérable que l’ancienneGrèce l’est devenue.
Adieu, mon cher monsieur. Je vous conjure depenser quelquefois à notre ancienne amitié, dem’écrire encore , quand même vous devriez con-tinuer à m’appeler -monseigneur, et d’être bienpersuade de l’extrême passion et de l’estime sin-