MONTAIGNE.
71
courant de tout et des moindres bruits de ville, il le presse de revenir,l’assurant « que nous n’épargnerons cependant ni notre soin ni, s’il estbesoin, notre vie pour conserver toutes choses en l’obéissance du roi ».Montaigne n’était pas prodigue de protestations et de phrases, et ce qui,chez d’autres, serait formule, est ici engagement réel et vérité.
Cependant les choses se gâtent de plus en plus; la guerre civiles’engage; des partis amis ou ennemis (il n’y a pas grande différence)infestent le pays. Montaigne, qui retourne en son manoir rural le plussouvent qu’il peut, et quand les affaires de sa charge, qui tire à sa fin,ne l’obligent point à être à Bordeaux, se trouve exposé à toute sorte d’in-jures et d’avanies : « J’encourus^ dit-il, les inconvénients que la modé-ration apporte en telles maladies ; je fus pelaudé ( écorché) à toutesmains. Aux gibelins, j’étois guelfe; aux guelfes, gibelin. » Au milieude ses griefs personnels, il sait assez détacher-et élever sa pensée pourréfléchir avant tout sur les malheurs publics et sur la dégradation descaractères. Considérant de près le désordre des partis et ce qui s’ydéveloppe si vite d’abject et de misérable, il rougit de voir des chefs quiont quelque renom s’abaissec et s’avilir par de lâches complaisances: car,en ces circonstances, nous le savons comme lui, a c’est au commandantde suivre, courtiser et plier, à lui seul d’obéir; tout le reste est libre etdissolu ». — « Il me plaît, dit ironiquement Montaigne, de voir com-bien il y a de lâcheté et de pusillanimité en l’ambition; par combiend’abjection et de servitude il lui faut arriver à son but. » Méprisantl’ambition comme il le fait, il n’est pas fâché de la voir se démasquerainsi dans ses pratiques et se dégrader à ses yeux. Pourtant, sa bonté decœur l’emportant encore sur sa fierté et sur son mépris: « Mais ceci medéplaît, ajoute-t-il douloureusement, de voir des natures débonnaires etcapables de justice se corrompre tous les jours au maniement et com-mandement de cette confusion... Nous avions assez d’âmes mal nées,sans gâter les bonnes et généreuses. » Pour lui, dans ce malheur, ilcherche plutôt une occasion et un motif de se fortifier et de se retremper.Atteint en détail de mille offenses et de mille maux qui viennent à lafile, et qu’il eût plus gaillardement soufferts à la foule, c’est-à-diretout à la fois; chassé par la guerre, par la, contagion, par tous les fléaux(juillet 1585), il se demande déjà, du train dont vont les choses, à quiil aura recours, lui et les siens, à qui il ira demander asile et subsis-