MOLIÈRE.
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Molière présageait déjà de son coup d’œil divinateur la triste fin d’un sibeau règne, il se hâtait, quand c’était possible à grand’peine, et que cepouvait être utile, d’en dénoncer du doigt le vice croissant. S’il avaitvécu assez pour arriver vers 1685, au règne déclaré de madame deMaintenon ou même s’il avait seulement vécu de 1673 à 1685, durantcette période glorieuse où domine l’ascendant de Bossuet, il eût été sansdoute moins efficacement protégé; il eût été persécuté à la fin. Quoi qu’ilen soit, on doit comprendre à merveille, d’après cet esprit général,libre, naturel, philosophique, indifférent au moins à ce qu’ils essayaientde restaurer, la colère des oracles religieux d’alors contre Molière, lasévérité cruelle d’expression avec laquelle Bossuet se raille et triomphedu comédien mort e:i riant, et cette indignation même du sage Bourda-loue en chaire après le Tartuffe, de Bourdaloue, tout ami de Boileau qu’ilétait. On conçoit jusqu’à cet effroi naïf du janséniste Baillet qui, dans sesJugements des Savants, commence en ces termes l’article sur Molière :« Monsieur de Molière est un des plus dangereux ennemis que le siècleou le monde ait suscités à l’Église de Jésus-Christ, etc. » 11 est vrai quedes religieux plus aimables, plus mondains, se montraient pour luimoins sévères. Le père Rapin louait au long Molière dans ses Réflexionssur la Poétique, et ne le chicanait que sur la négligence de ses dénoue-ments; Bouhours lui fit une épitaphe en vers français agréables etjudicieux.
Molière, au reste, est tellement homme dans le libre sens, qu’il obtintplus tard les anathèmes de la philosophie altière et prétendue réforma-trice, autant qu’il avait mérité ceux de l’épiscopat dominateur. Surquatre chefs différents, à propos de l’Avare, du Misanthrope, de GeorgesDandin et du Bourgeois gentilhomme, Jean-Jacques n’entend pasraillerie et ne l’épargne guère plus que n’avait fait Bossuet.
Tout ceci est pour dire que, comme Shakespeare et Cervantes,comme trois ou quatre génies supérieurs dans la suite des âges, Molièreest peintre de la nature humaine au fond, sans acception ni préoccupa-tion de culte, de dogme fixe, d’interprétation formelle; qu’en s’attaquantà la société de son temps, il a représenté la vie qui est partout celle dugrand nombre, et qu’au sein de mœurs déterminées qu’il châtiait auvif, il s’est trouvé avoir écrit pour tous les hommes.
Jean-Baptiste Poquelin naquit à Paris le 15 janvier 1622, non pas,