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BOILEAU.
pour moi-même, Boileau est un des hommes qui m’ont le plus occupédepuis que je fais de la critique; et avec qui j’ai le plus vécu en idée.J’ai souvent pensé à ce qu’il était, en me reportant à ce qui nous avaitmanqué à l’heure propice, et j’en puis aujourd’hui parler, j’ose le dire,dans un sentiment très-vif et très-présent.
Né le l pr novembre 1636, à Paris, et, comme il est prouvé aujour-d’hui, rue de Jérusalem, en face le berceau de Voltaire *, Nicolas Boileauétait le quinzième enfant d’un père greffier de grand’chambre au parle-ment de Paris. Orphelin de sa mère en bas âge, il manqua des tendressoins qui embellissent l’enfance. (Quelques-uns de ces détails se trouventdéjà dans l’article précédent, page 218.) Ses premières études, ses classes,furent traversées, dès la quatrième, par l’opération de la pierre qu’il eutà subir. Sa famille le destinait à l’état ecclésiastique et il fut d’abord ton-suré. Il fit sa théologie en Sorbonne, mais il s’en dégoûta, et, après avoirsuivi ses cours de droit, il se fit recevoir avocat. Il était dans sa vingtet unième année quand il perdit son père qui lui laissa quelque fortune,assez pour être indépendant des clients ou des libraires, et, son géniedès lors l’emportant, il se donna tout entier aux lettres, à la poésie, et,entre tous les genres de poésie, à la satire.
Dans cette famille de greffiers et d’avocats dont il était sorti, ungénie satirique circulait en effet. Nous connaissons deux frères de Boi-leau, Gilles et Jacques Boileau, et tous deux sont marqués du mêmecaractère avec des différences qu’il est piquant de relever et qui servi-ront mieux à définir leur cadet illustre.
Gilles Boileau, avocat et rimeur, qui fut de l’Académie françaisevingt-cinq ans avant Despréaux, était de ces beaux esprits bourgeois etmalins, visant au beau monde à la suite de Boisrobert, race frelonneéclose de la Fronde et qui s’égayait librement pendant le ministère deMazarin. Scarron, contre qui il avait fait une épigramme assez spirituelle,dans laquelle il compromettait M me Scarron, le définissait ainsi dans
1. Voir les Recherches historiques sur l'Hôtel de la préfecture de police, par M. Labat(1844) page 24, et aussi l’édition de Boileau par Berriat-Saint-Prix (1830). Cette dernièreédition laborieuse et prolixe, mais utile, est la plus complète pour les détails biographiques. Si,au contraire on cherche le goût, il faut s’en tenir à l’édition de Daunou (1826) : il ne manqueà cette dernière, pour être parfaite littérairement, qu'un sentiment plus net et plus sûr de cequi distingue la bonne poésie de la bonne prose.