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Galerie Des Grands Écrivains Français : Tirée Des Causeries Du Lundi Et Des Portraits Littéraires / Par M. Sainte-Beuve De L'Academie Française ; Illustrée De Portraits Gravés Au Burin Par MM. Goutière, Delannoy, Leguay, Nargeot, Etc. D'Après Les Dessins De Staal, Philippoteaux, Etc.
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RACINE.

cupent guère à le grossir grain à grain en cette vie, mais le dispensentavec profusion et comme à pleines mains en leurs œuvres ; car leurtrésor est inépuisable au dedans. Ils font, sans trop s’inquiéter ni serendre compte de leurs moyens de faire; ils ne se replient pas àchaque heure de veille sur eux-mêmes ; ils ne retournent pas la tête enarrière à chaque instant pour mesurer la route qu’ils ont parcourue etcelle qui leur reste: mais ils marchent à grandes journées sans se lasserni se contenter jamais. Des changements secrets s’accomplissent en eux,au sein de leur génie, et quelquefois le transforment; ils subissent ceschangements comme des lois, sans s’y mêler, sans y aider artificielle-ment, pas plus que l’homme ne hâte le temps où ses cheveux blanchissent,l’oiseau la mue de son plumage, ou l’arbre les changements de couleurde ses feuilles aux diverses saisons ; et, procédant ainsi d’après de grandeslois intérieures et une puissante donnée originelle, ils arrivent à laissertrace de leur force en des œuvres sublimes, monumentales, d’un ordreréel et stable sous une irrégularité apparente comme dans la nature,d’ailleurs entre-coupées d’accidents, hérissées de cimes, creusées de pro-fondeurs : voilà pour les uns. Les autres ont besoin de naître en descirconstances propices, d’être cultivés par l’éducation et de mûrir ausoleil ; ils se développent lentement, sciemment, se fécondent par l’étudeet s’accouchent eux-mêmes avec art. Ils montent par degrés, parcourentles intervalles et ne s’élancent pas au but du premier bond; leur géniegrandit avec le temps et s’édifie comme un palais auquel on ajouteraitchaque année une assise: ils ont de longues heures de réflexion et desilence durant lesquelles ils s’arrêtent pour reviser leur plan et délibérer :aussi l’édifice, si jamais il se termine, est-il d’une conception savante,noble, lucide, admirable, d’une harmonie qui d’abord saisit l’œil, et d’uneexécution achevée. Pour le comprendre, l’esprit du spectateur découvresans peine et monte avec une sorte d’orgueil paisible l’échelle d’idéespar laquelle a passé le génie de l’artiste. Or, suivant une remarque très-fine et très-juste du Père Tournemine, on n’admire jamais dans unauteur que les qualités dont on a le germe et la racine en soi. D’où ilsuit que, dans les ouvrages des esprits supérieurs, il est un degré relatifoù chaque esprit inférieur s’élève, mais qu’il ne franchit pas, et d’où iljuge l’ensemble comme il peut. C’est presque comme pour les famillesde plantes étagées sur les Cordillères, et qui ne dépassent jamais une