RACINE.
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certaine hauteur, ou plutôt c’est comme pour les familles d’oiseauxdont l’essor dans l’air est fixé à une certaine limite. Que si maintenant,à la hauteur relative où telle famille d’esprits peut s’élever dansl’intelligence d’un poëme, il ne se rencontre pas une qualité correspon-dante qui soit comme une pierre où mettre le pied^ comme une plate-forme d’où l’on contemple tout le paysage, s’il y a là un roc à pic, untorrent, un abîme, qu’adviendra-t-il alors? Les esprits qui n’auronttrouvé où poser leur vol s’en reviendront comme la colombe de l’arche,sans même rapporter le rameau d’olivier. — Je suis à Versailles, ducôté du jardin, et je monte l’escalier; l’haleine me manque au milieu etje m’arrête: mais du moins je vois de là en face de moi la ligne duchâteau, ses ailes, et j’en apprécie déjà la régularité, tandis que si jegravis sur les bords du Rhin quelque sentier tournant qui grimpe à undonjon gothique, et que je m’arrête d’épuisement à mi-côte, il pourrase faire qu’un mouvement de terrain, un arbre, un buisson me dérobe lavue tout entière 1 . C’est là l’image vraie des deux poésies. La poésieracinienne est construite de telle sorte qu’à toute hauteur il se rencontredes degrés et des points d’appui avec perspective pour les infirmes :l’œuvre de Shakespeare a l’accès le plus rude, et l’œil ne l’embrasse pasde tout point; nous savons de fort honnêtes gens qui ont sué pour yaborder, et qui, après s’être heurté la,vue sur quelque butte ou surquelque bruyère, sont revenus en jurant de bonne foi qu’il n’y avait rienlà-haut; mais, à peine redescendus en plaine, la maudite tour enchantéeleur apparaissait de nouveau dans son lointain, mille fois plus importuneaux pauvres gens que ne l’était à Boileau celle de Montlhéry :
Ses murs, dont le sommet se dérobe à la vue,
Sur la cime d’un roc s’allongent dans la nue,
Et, présentant de loin leur objet ennuyeux,
Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux.
Mais nous laisserons pour aujourd’hui la tour de Montlhéry et l’œuvrede Shakespeare, et nous essayerons de monter, après tant d’autres ado-
1. Il faut tout dire. Si les esprits supérieurs, les génies à pic, ne prêtent pas pied à diversdegrés aux esprits inférieurs, ils en portent un peu la peine, et ne distinguent pas eux-mêmesles différences d’élévation entre ces esprits estimables, qu’ils voient d’en haut tous confondusdans la plaine au même niveau de terre.