BOSSUET.
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son sujet, il établit que cette miséricorde et cette justice subsistent l’uneet l’autre, mais ne se doivent point séparer ; il va s’attacher à représenterdans un même discours le Sauveur miséricordieux et le Sauveur inexo-rable, le cœur attendri, puis le cœur irrité de Jésus : « Ecoutez pre-mièrement la voix douce et bénigne de cet Agneau sans tache, et aprèsvous écouterez les terribles rugissements de ce Lion victorienx né de latribu de Jucîa : c’est le sujet de cet entretien. »
Dès cet exorde on sent un feu singulier, une imagination ingénieuseet exubérante, une érudition un peu subtile qui se prend dès l’abord àune hérésie bizarre; selon le mot de Chateaubriand, on voit « l’écumeau mors du jeune coursier ».
Le premier point du discours où l’orateur glorifie la bonté de Jésus,toute conforme à sa vraie nature, est marqué par des bonds et des élans,des termes vifs et impétueux, des mots significatifs qui enfoncent lapensée; un peu d’archaïsme s’y mêle dans l’expression : « Et à ce pro-pos (de la miséricorde), il me souvient, dit l’orateur, d’un petit mot desaint Pierre par lequel il dépeint fort bien le Sauveur à Corneille : Jésusde Nazareth, dit-il, homme approuvé de Dieu, qui passait bienfaisantet guérissant tous les oppressés : Perlransiit benefaciendo... O Dieu! lesbelles paroles et bien dignes de mon Sauveur! » Et il développe la beautéde ces paroles dans une paraphrase ou strophe pleine d’allégresse. Il sesouvient de Pline le Jeune célébrant son Trajan qui parcourait le mondemoins par ses pas que par ses victoires : « Et qu’est-ce à dire, à votreavis, que parcourir les provinces par des victoires? N’est-ce pas porterpartout le carnage et la pillerie? Ah! que mon Sauveur a parcouru laJudée d’une manière bien plus aimable ! il l’a parcourue moins par sespas que par ses bienfaits. Il allait de tous côtés guérissant les malades,consolant les misérables, instruisant les ignorants... Ce n’était pas seule-ment les lieux où il arrêtait, qui se trouvaient mieux de sa présence :autant de pas, autant de vestiges de sa bonté. Il rendait remarquablesles endroits"par où il passait, par la profusion de ses grâces. En cettebourgade, il n’y a plus d’aveugles ni d’estropiés : sans doute, disait-on,le débonnaire Jésus a passé par là. » Toute cette partie est d’une jeu-nesse, d’une fraîcheur de tendresse et de miséricorde charmante, et quisent sa première sève.
Et quand il nous peint Jésus voulant se revêtir d’une chair sem