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BOSSUET.
blable à la nôtre, et qu’il en expose les motifs d’après l’Écriture, avecquel relief et quelle saillie il le fait ! Il montre ce Sauveur qui chercheavant tout la misère et la compassion, évitant cle prendre la nature angé-lique qui l’en eût dispensé, sautant par-dessus en quelque sorte, ets’attachant à poursuivre, à appréhender la misérable nature humaine,précisément parce qu’elle est misérable, s’y attachant et courant aprèsquoiqu’elle s’enfuît de lui, quoiqu’elle répugnât à être revêtue par lui;voulant pour lui-même une vraie chair, un vrai sang humain, avec lesqualités et les faiblesses du nôtre, et cela par quelle raison? Afin d'êtremiséricordieux. Bien qu’en tout ceci Bossuet ne fasse qu’user des termesde l’Apôtre, et peut-être de ceux de Chrysostome, il s’en sert avec unedélectation, un luxe, un goût de redoublement qui déclare la vive jeu-nesse: « Il a, dit l’Apôtre, appréhendé la nature humaine; elle s’enfuyait,elle ne voûtait point du Sauveur; qu’a-t-il fait? 11 a couru après d’unecourse précipitée, sautant les montagnes, c’est-à-dire les Ordres desAnges... Il a couru comme un géant à grands pas et démesurés, passanten un moment du Ciel en la terre... Là il a atteint cette fugitive nature;il l’a saisie, il l'a appréhendée au corps et en Vàme. » Étudions la jeuneéloquence de Bossuet, même dans ses hasards de goût, comme onétudie la jeune poésie du grand Corneille.
Je sais qu’on doit être fort circonspect quand on signale les har-diesses de jeunesse dans le style de Bossuet, car il est de ceux qui ontété hardis longtemps et toujours; je ne crois pourtant pas me tromperen surprenant la surabondance de l’âge en certains endroits. Après avoir,dans la première partie de ce discours, déroulé et comme épuisé toutesles tendresses et les compassions de Jésus-Christ fait à l’image del’homme, après s’être écrié : « Il nous a plaints, ce bon frère, commeses compagnons de fortune, comme ayant eu à passer par les mêmesmisères que nous », il nous le peint, dans sa seconde partie, se retour-nant et se courrouçant à la fin contre les endurcissements qu’il éprouvedans l’homme : « Mais comme.il n’y a point de fontaine dont la coursesoit si tranquille, à laquelle on ne fasse prendre par la résistance larapidité d’un torrent : de même le Sauveur, irrité par tous ces obsaclesque les Juifs aveugles opposent à sa bonté, semble déposer en un mo-ment toute cette humeur pacifique. » Dès lors, par un contraste soudain,Bossuet s’applique et emploie, comme il dit, tout le reste de son en-