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BOSSUET.
Gorgon, le sujet évidemment lui fait faute ; on ne sait guère autre'chose de ce martyr que son supplice, et l’orateur s’y voit forcé de serejeter sur l’affreux détail des tortures physiques qu’eut à subir celuiqu’il doit célébrer: « Le tyran fait coucher le saint martyr sur ungril de fer, déjà tout rouge par la véhémence de la chaleur, qui aussitôtrétrécit ses nerfs dépouillés... Quel horrible spectacle! » Et il le décrit,ne faisant grâce d’aucune circonstance. On a deux discours de Bossuetsur le même sujet, ou du moins un discours entier et le précis oucanevas d’un autre qu’il prononça également : c’était un tribut payé àune paroisse de la ville qui était sous l’invocation du saint. Bossuet n’estpas de ces talents ingénieux qui ont l’art de traiter excellemment dessujets médiocres et d’y introduire des ressources étrangères : mais que lesujet qui s’olfre à lui soit vaste, relevé, majestueux, le voilà à son aise,et plus la matière est haute, plus il va se sentir à son niveau et dans sarégion. Lorsqu’il eut quitté Metz pour s’établir à Paris, Bossuet enmarqua aussitôt l’effet dans son éloquence, et, à le lire dans ses pro-ductions d’alors, on éprouve comme le passage d’un climat à un autre.« En suivant les discours de Bossuet dans leur ordre chronologique, atrès-bien dit l’abbé Vaillant, nous voyons les vieux mots tomber succes-sivement comme tombent les feuilles des bois. » Les expressions suran-nées ou triviales, les images rebutantes, les oublis de goût qui sontencore moins la faute de la jeunesse de Bossuet que de toute cetteépoque de transition qui précéda le grand règne, disparaissent et nelaissent subsister que cette langue neuve, familière, imprévue, qui nereculera jamais, comme il l’a dit de saint Paul, devant les glorieusesbassesses du Christianisme , mais qui en saura aussi consacrer magnifi-quement les combats, le gouvernement spirituel et le triomphe. Appelésouvent à prêcher devant la Cour à dater de 1662, ayant à parler dansles églises ou dans les grandes communautés de Paris, Bossuet y acquiten un instant la langue de l’usage, tout en gardant et développant lasienne; il dépouilla entièrement la province : celle-ci, dans un exerciceet une discipline de six années, l’avait aguerri ; la Cour ne le politqu’autant qu’il fallut. Il était orateur complet dès l’âge de trente-quatreans. Durant huit ou neuf années (1660-1669), il fut le grand prédica-teur en vogue et en renom.
Deux opinions se sont produites lorsqu’on imprima pour la première