BOSSUET.
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vite, elle n’est point la vraie. Le bonheur cTun être (grand principe,selon Bossuet.) ne doit jamais se distinguer de la perfection de cet être;le vrai bonheur digne de ce nom est l’état où l’être est le plus selonsa nature, où il est le plus lui-même, dans sa plénitude et dans le con-tentement de ses intimes désirs. Montaigne (il le nomme en chaire) abeau dire, il a beau tenir en échec la foi, rabaisser la nature humaine,et la comparer aux bêtes en lui donnant souvent le dessous : « Maisdites-moi, subtil philosophe, qui vous riez si finement de l’homme quis’imagine être quelque chose, compterez-vous encore pour rien de con-naître Dieu? Connaître une première nature, adorer son éternité,admirer sa toute-puissance, louer sa sagesse, s’abandonner à sa provi-dence, obéir à sa volonté, n’est-ce lien qui nous distingue des bêtes?»11 le presse, il le pousse ; le spirituel sceptique n’a jamais eu affaire àun si rude interrogateur, ni senti l’éclair d’un glaive si voisin de sesyeux : « Et donc ! que les éléments nous redemandent tout ce qu’ilsnous prêtent, pourvu que Dieu puisse aussi nous redemander cette âmequ’il a faite à sa ressemblance. Périssent toutes les pensées que nousavons données aux choses mortelles ; mais que ce qui était né capablede Dieu soit immortel comme lui ! Par conséquent, homme sensuel quine renoncez à la vie future que parce que vous craignez les justes sup-plices, n’espérez plus au néant; non, non, n’y espérez plus: voulez-le,ne le voulez pas, votre éternité vous est assurée. »
Quant au bonheur même dont il voudrait nous donner directementl’idée, bonheur tout spirituel et tout intérieur de l’âme dans l’autre vie,il le résume dans une expression qui termine tout un développementheureux, et il le définit : « La raison toujours attentive et toujours con-tente. » Prenez raison dans le sens le plus vif et le plus lumineux, lapure flamme dégagée des sens.
Par ces exemples, que je pourrais multiplier, on voit bien la marcheet le progrès rapide du génie de Bossuet. Comme tous les inventeurs,il a eu quelques premiers hasards à vaincre et des tâtonnements, chezlui encore impétueux. Je me rappelle qu’autrefois M. Ampère, dans sesleçons du Collège de France, voulant caractériser ces trois grands mo-ments de l’Éloquence de la chaire parmi nous : le moment de la créationet de l’installation puissante par Bossuet, le moment du plein développe-ment avec Bourdaloue, et enfin l’époque de l’épanouissement extrême
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