REGNARD.
m
Regnard, pour attacher sa vie et jeter plus sûrement cette ancredont il a parlé et qui devait le retenir doucement au rivage, avaitacheté la charge de lieutenant des eaux et forêts et des chasses deDourdan, à onze lieues de Paris, et en même temps il acheta, dans levoisinage de cette petite ville, la terre de Grillon, dont le château estsitué dans un vallon agréable entre deux forêts. C’est là que, durant lesannées désastreuses de Louis XIV, dans ce temps même où M me deMaintenon disait quelle aimerait mieux vivre dans une cave avec la paix,qu’à Trianon par cette horrible calamité de la guerre générale 1 , Regnardavait établi son riant séjour et fondé son abbaye, qui n’est autre quecelle de Thélème. Deux demoiselles de ses amies, des plus belles, dit uncontemporain, et des plus spirituelles, « qui ont fait longtemps l’orne-ment des spectacles et des promenades de Paris », M lles Loyson, — deplus, bonnes musiciennes, allaient y passer les beaux jours et faisaientles honneurs du lieu; il les a célébrées dans plus d’une chanson gail-larde et fine, qui s’est conservée. Il recevait toute la jeunesse des envi-rons, et lui-même a ainsi défini son hospitalité pleine de facilité et denoblesse :
Grand’chère, vin délicieux,
Belle maison, liberté tout entière;
Bals, concerts, enfin tout ce qui peut satisfaireLe goût, les oreilles, les yeux ;
Ici, le moindre domestiqueA du talent pour la musique.
Les hôtes même, en entrant au château,
Semblent du maître épouser le génie.
Toujours société choisie;
Et, ce qui me paraît surprenant et nouveau,
Grand monde et bonne compagnie !
C’est dans cette retraite animée, et comme au son des violons, qu’ilcomposa ses dernières comédies, qui ne se ressentent nullement de la
1. Il faut citer les paroles mêmes de M me de Maintenon, qui font un si grand contrasteavec l’épicuréisme insouciant de Regnard ; c’est dans une lettre à la princesse des Ursins(19 juin 1707) : « Nous sommes dans un lieu délicieux. Je ne sais, Madame, si vous avez vuTrianon dans cette saison-ci; mais il faut vous l’avouer, je serais plus à mon aise dans unecave, la paix étant faite à des conditions raisonnables, que je ne le suis dans un palaisenchanté et parfumé comme celui-ci. » Qu’on pense ce qu’on voudra de M me de Maintenon,cette manière de sentir est plus honorable.