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Galerie Des Grands Écrivains Français : Tirée Des Causeries Du Lundi Et Des Portraits Littéraires / Par M. Sainte-Beuve De L'Academie Française ; Illustrée De Portraits Gravés Au Burin Par MM. Goutière, Delannoy, Leguay, Nargeot, Etc. D'Après Les Dessins De Staal, Philippoteaux, Etc.
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VOLTAIRE.

quaprès avoir consommé laffaire ou lavoir entièrement manquée. Vous me mandezque, si je ne suis pas à Paris aujourdhui jeudi, la chose est manquée pour moi. Dites àvos messieurs quelle ne sera pas manquée pour eux, que cest à moi quon a promisle privilège, et que, quand je laurai une fois, je choisirai la compagnie qui me plaira. »

On voit que dans les affaires comme dans la littérature, commedans le monde, et partout, il entre la tête haute, sûr quil est de sonfait, remettant les gens à leur place et prenant la sienne hardiment, engrand seigneur de lesprit.

Admire qui voudra cette faculté quavait Voltaire à vingt-quatre ansde faire des tragédies, un poëme épique et des affaires! Il prévoyait,dit-on, quil fallait être riche pour être ensuite indépendant. Je croisquil prévoyait moins cela alors, quil nobéissait à un goût naturel, à unbesoin chez lui très-caractérisé et quont noté tous ceux qui lont bienconnu. Seulement il y joignait bien du bel air.

Dans une des lettres de ce temps à M ,ne de Bernières, il met ce motà ladresse de Thieriot : « Et vous, mon cher Thieriot..., je vousdemande instamment un Virgile et un Homère (non pas celui de LaMotte). Envoyez cela, je vous prie, au suisse de lhôtel de Villars, pourme le faire tenir à Villars. Jen ai un besoin pressant. Envoyez-lemoi plutôt aujourdhui que demain. Ces deux auteurs sont mes dieuxdomestiques, sans lesquels je ne devrais point voyager. » Voilà lepoëme épique qui le préoccupe au milieu de tant dautres soins ; cettediversité demplois et de pensées ne laisse pas dy nuire. Conçu, bercé,caressé et promené dans ces châteaux des Sully, des Caumartin, lepoëme de la Henriade ny reçut jamais ce dernier achèvement de laméditation, de la solitude, ce je ne sais quoi de sacré que donne lavisite silencieuse de la Muse. Homère et Virgile nétaient pas, jimagine,sujets à de telles diversions mondaines. Molière, louant le peintreMignard, son ami, et célébrant ses grands travaux du Val-de-Grâce, luidisait, ou plutôt disait à son sujet à Colbert :

Létude et la visite ont leurs talents à part;

Qui se donne à la Cour se dérobe à son art.

Un esprit partagé rarement sv consomme,

Et les emplois de feu demandent tout un homme.

Le feu chez Voltaire fut toujours rapide. Ce ne fut quune flamme sou-