436
VOLTAIRE.
qu’après avoir consommé l’affaire ou l’avoir entièrement manquée. Vous me mandezque, si je ne suis pas à Paris aujourd’hui jeudi, la chose est manquée pour moi. Dites àvos messieurs qu’elle ne sera pas manquée pour eux, que c’est à moi qu’on a promisle privilège, et que, quand je l’aurai une fois, je choisirai la compagnie qui me plaira. »
On voit que dans les affaires comme dans la littérature, commedans le monde, et partout, il entre la tête haute, sûr qu’il est de sonfait, remettant les gens à leur place et prenant la sienne hardiment, engrand seigneur de l’esprit.
Admire qui voudra cette faculté qu’avait Voltaire à vingt-quatre ansde faire des tragédies, un poëme épique et des affaires! Il prévoyait,dit-on, qu’il fallait être riche pour être ensuite indépendant. Je croisqu’il prévoyait moins cela alors, qu’il n’obéissait à un goût naturel, à unbesoin chez lui très-caractérisé et qu’ont noté tous ceux qui l’ont bienconnu. Seulement il y joignait bien du bel air.
Dans une des lettres de ce temps à M ,ne de Bernières, il met ce motà l’adresse de Thieriot : « Et vous, mon cher Thieriot..., je vousdemande instamment un Virgile et un Homère (non pas celui de LaMotte). Envoyez cela, je vous prie, au suisse de l’hôtel de Villars, pourme le faire tenir à Villars. J’en ai un besoin pressant. — Envoyez-lemoi plutôt aujourd’hui que demain. Ces deux auteurs sont mes dieuxdomestiques, sans lesquels je ne devrais point voyager. » Voilà lepoëme épique qui le préoccupe au milieu de tant d’autres soins ; cettediversité d’emplois et de pensées ne laisse pas d’y nuire. Conçu, bercé,caressé et promené dans ces châteaux des Sully, des Caumartin, lepoëme de la Henriade n’y reçut jamais ce dernier achèvement de laméditation, de la solitude, ce je ne sais quoi de sacré que donne lavisite silencieuse de la Muse. Homère et Virgile n’étaient pas, j’imagine,sujets à de telles diversions mondaines. Molière, louant le peintreMignard, son ami, et célébrant ses grands travaux du Val-de-Grâce, luidisait, ou plutôt disait à son sujet à Colbert :
L’étude et la visite ont leurs talents à part;
Qui se donne à la Cour se dérobe à son art.
Un esprit partagé rarement s’v consomme,
Et les emplois de feu demandent tout un homme.
Le feu chez Voltaire fut toujours rapide. Ce ne fut qu’une flamme sou-