VOLTAIRE.
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je vous assure que je songe bien plutôt au plaisir d’aller vivre avec vous à votre cam-pagne, que je ne suis occupé du succès de l’affaire que nous entreprenons. La grandeaffaire et la seule qu’on doive avoir, c’est de vivre heureux ; et si nous pouvionsréussir à le devenir sans établir une caisse de Juifrerie, ce serait autant de peineépargnée. Ce qui est très-sûr, c’est que si notre affaire échoue, j’ai une consolationtoute prête dans la douceur de votre commerce, etc. »
Il va à Villars chez la maréchale, qui était aussi l’une de sesgrandes amies, et plus encore, une passion. Il partage en ce temps-làsa vie entre les Villars, les Sully, les Richelieu, les d’Ussé, les LaFeuillade; il nage à fleur d’eau dans ce grand monde et s’y déploie àl’aise comme chez lui, avec une légère pointe d’insolence qui sent laconquête. On est sous la Régence ; les rangs semblent confondus. Vol-taire qui représente l’esprit ne conçoit nulle limite à son essor, et dèsle premier jour il fraye sur le pied d’égalité avec les premiers. Ceux-cile caressent et le gâtent, jusqu’à l’heure où l’un d’eux lui fera sentir quetout n’est pas encore gagné, que faveur n’est pas justice, et que tolé—* rance n’est pas droit. Cependant, au milieu de ses succès, et tout entravaillant à ses tragédies, à son poëme épique, Voltaire songe à sesaffaires de fortune. Par un canal sûr qu’il a auprès du Régent (et il étaità portée d’en avoir plus d’un parmi ses amis), il a parole d’obtenir unprivilège pour la formation de je ne sais quelle compagnie; les capi-talistes sont tout trouvés. Voltaire est à Villars; il s’y oublie un peu;les gens intéressés à l’affaire le pressent et lui font dire qu’il est urgentqu’il revienne à Paris. Il faut voir comme le gentilhomme Voltaire reçoitl’avis de ces messieurs, les hommes d’argent; c’est à M me de Bernièrestoujours qu’il écrit (1718) :
« Si j’avais eu une chaise de poste, Madame, je serais venu à Paris par l’envieque j’ai de vous faire ma cour, plus que par l’empressement de finir l’affaire. Je ne l’aipas négligée, quoique je sois resté à Villars. On m’a écrit-que M. le Régent a donnésa parole, et comme j’ai celle de la personne qui l’a obtenue du Régent, je ne crainspoint qu’on se serve d’un autre canal que le mien ; je peux même vous assurer que,si je pensais qu’ils eussent dessein (les hommes d’argent) de s’adressera d’autres, mon,peu de crédit auprès de certaines personnes serait assez fort pour faire échouer leurentreprise. Ces messieurs se moquent du monde de s’imaginer que le succès del’affaire dépende de me voir arriver à Paris le 15 plutôt que le 20; quelques jours deplus ou de moins ne gâteront rien à nos arrangements.
« Je pars jeudi, demain au soir, avec M. et M me la maréchale de Villars. Quandje serai arrivé, il faudra que j’aille sur-le-champ à Versailles, dont je ne partirai