VOLTAIRE.
hk 9
Un avocat journaliste qui ne demandait avis à personne etquijugeaitd’après lui-même jusqu’à être souvent seul contre tous, Linguet, dontVoltaire a su apprécier les talents et la vigueur d’esprit, publia sur legrand écrivain, au lendemain de sa mort, un Essai où il y a quelquesréflexions très-justes et fort bien rendues. Linguet veut expliquer à sescontemporains comment Voltaire a pu être et paraître si universel, etpar quel enchaînement de circonstances, par quelle suite d’événementsqui ne furent des épreuves que le moins possible, la destinée le favorisaen lui donnant une jeunesse si aisée, si répandue, si bien servie de tousles secours, et en lui ménageant à Ferney une longue vieillesse si reti-rée et si garantie du tourbillon :
« La jeunesse de presque tous les écrivains célèbres, disait Linguet, se consumeordinairement, ou dans les angoises du malaise, ou dans les embarras attachés à cequ’on appelle le choix d'un état. Ils sont tyrannisés, ou du moins distraits longtempspar leurs familles, si ce n’est par leurs besoins. 11 n’y en a presque pas un chez qui lepremier essor du talent n’ait été combattu comme un délire qu’il fallait réprimer, ouretardé, affaibli par la détresse, plus accablante encore que les contradictions... Il y adonc bien peu d’entre eus dont le public puisse se flatter de connaître les talents enentier. Dans l’âge où la culture, l’exercice, la liberté seraient nécessaires pour lesnourrir, les développer et les accroître, le souci les dessèche et l’esclavage les étouffe :plus tard, quand la réputation est faite, le repos, l’abondance les énervent. Jeunes, lesgens de lettres sont éloignés du monde, dont le commerce modéré, recherché sansavilissement d’un côté, accordé sans orgueil de l’autre, servirait infiniment à lesformer : dans un âge plus avancé ils y sont portés, fêtés, absorbés, de manière qu’ilne leur reste plus de temps pour l’étude ou le travail. Il n’en a pas été ainsi deM. de Voltaire... »
Et, en effet, on se rend compte aussitôt de la différence : sa jeu-nesse fut toute portée, toute favorisée par les circonstances, et il necessa d’avoir le zéphyr en poupe, depuis le jour où Ninon lui légua dequoi acheter des livres jusqu’au jour, le premier tout à fait sérieux etdouloureux de sa vie, où il eut son aventure avec le chevalier de Rohan.Les longues années de Cirey furent encore pour lui des années d’étudevariée et de bonheur. Lorsqu’il quitta la Prusse après sa seconde épreuvedouloureuse et quand était venue déjà la première vieillesse, il était lemieux muni et le mieux préparé des hommes pour mettre à profit lesloisirs de la retraite où il sut entrer, et pour y multiplier les productionsde tout genre avec une abondance et une facilité qui étonneraient moins
57