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Galerie Des Grands Écrivains Français : Tirée Des Causeries Du Lundi Et Des Portraits Littéraires / Par M. Sainte-Beuve De L'Academie Française ; Illustrée De Portraits Gravés Au Burin Par MM. Goutière, Delannoy, Leguay, Nargeot, Etc. D'Après Les Dessins De Staal, Philippoteaux, Etc.
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VOLTAIRE.

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aujourdhui, mais qui parut phénoménale dans son siècle. Cette santémême dont il se plaignait toujours, cette complexion voltairienne , detout temps « assez robuste pour résister au travail desprit le plus actif,et assez délicate pour soutenir difficilement tout autre excès », lui étaitun fonds précieux dont il usait à merveille, et quil gouvernait sous airde libéralité avec une prudente économie. Lui-même, dailleurs, dansune des lettres les plus jolies du nouveau Recueil, et qui est de sonmeilleur entrain, il a réduit à sa valeur cette réputation exagérée duni-versalité quon se plaisait à lui faire :

« Je viens de lire un morceau, écrivait-il à M. Daquin, censeur et critique[%l décembre J766), vous assurez que je suis heureux. Vous ne vous trompez pas :je me crois le plus heureux des hommes ; mais il ne faut pas que je le dise : cela esttrop cruel pour les autres.

« Vous citez M. de Chamberlan, auquel vous prétendez que jai écrit que tous leshommes sont nés avec une égale portion dintelligence. Dieu me préserve davoirjamais écrit cette fausseté! Jai, dès lâge de douze ans, senti et pensé tout le con-traire. Je devinais dès lors le nombre prodigieux de choses pour lesquelles je navaisaucun talent. Jai connu que mes organes nétaient pas disposés à aller bien loin dansles mathématiques. Jai éprouvé que je navais nulle disposition pour la musique. Dieua dit à chaque homme : Tu pourras aller jusque-, et tu niras pas plus loin. Javaisquelque ouverture pour apprendre les langues de lEurope, aucune pour les orien-tales: Non omnia possumus omnes. Dieu a donné la voix aux rossignols et lodorataux chiens; encore y a-t-il des chiens qui nen ont pas. Quelle extravagance dima-giner que chaque homme aurait pu être un Newton! Ah! monsieur, vous avez étéautrefois de mes amis; ne mattribuez pas plus grande des impertinences!

« Quand vous aurez quelque Semaine curieuse 1 , ayez la bonté de me la fairepasser par M, Thieriot, mon ami; il est, je crois, le vôtre. Comptez toujours surlestime, sur lamitié dun vieux philosophe qui a la manie, à la vérité, de se croireun très-bon cultivateur, mais qui na pas celle de croire quon ait tous les talents. »

r

Quand Voltaire a raison, il ny a que lui pour avoir la raison si facileet si légère.

Nallons pas croire, toutefois, que Ferney ait corrigé Voltaire : ilétait de ceux qui pensent quon ne se donne rien et quon se corrigetrès-peu. Il vivait sans se contraindre, selon ses veines et ses boutadesde nature. Il y a chez lui lhomme irréligieux, antichrétien, que leséjour de Ferney ne fera que fortifier par la sécurité et confirmer dans

1. Cne espèce do Revue littéraire que publiait M. Daquin.