VOLTAIRE.
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aujourd’hui, mais qui parut phénoménale dans son siècle. Cette santémême dont il se plaignait toujours, cette complexion voltairienne , detout temps « assez robuste pour résister au travail d’esprit le plus actif,et assez délicate pour soutenir difficilement tout autre excès », lui étaitun fonds précieux dont il usait à merveille, et qu’il gouvernait sous airde libéralité avec une prudente économie. Lui-même, d’ailleurs, dansune des lettres les plus jolies du nouveau Recueil, et qui est de sonmeilleur entrain, il a réduit à sa valeur cette réputation exagérée d’uni-versalité qu’on se plaisait à lui faire :
« Je viens de lire un morceau, écrivait-il à M. Daquin, censeur et critique[%l décembre J766), où vous assurez que je suis heureux. Vous ne vous trompez pas :je me crois le plus heureux des hommes ; mais il ne faut pas que je le dise : cela esttrop cruel pour les autres.
« Vous citez M. de Chamberlan, auquel vous prétendez que j’ai écrit que tous leshommes sont nés avec une égale portion d’intelligence. Dieu me préserve d’avoirjamais écrit cette fausseté! J’ai, dès l’âge de douze ans, senti et pensé tout le con-traire. Je devinais dès lors le nombre prodigieux de choses pour lesquelles je n’avaisaucun talent. J’ai connu que mes organes n’étaient pas disposés à aller bien loin dansles mathématiques. J’ai éprouvé que je n’avais nulle disposition pour la musique. Dieua dit à chaque homme : Tu pourras aller jusque-là, et tu n’iras pas plus loin. J’avaisquelque ouverture pour apprendre les langues de l’Europe, aucune pour les orien-tales: Non omnia possumus omnes. Dieu a donné la voix aux rossignols et l’odorataux chiens; encore y a-t-il des chiens qui n’en ont pas. Quelle extravagance d’ima-giner que chaque homme aurait pu être un Newton! Ah! monsieur, vous avez étéautrefois de mes amis; ne m’attribuez pas là plus grande des impertinences!
« Quand vous aurez quelque Semaine curieuse 1 , ayez la bonté de me la fairepasser par M, Thieriot, mon ami; il est, je crois, le vôtre. Comptez toujours surl’estime, sur l’amitié d’un vieux philosophe qui a la manie, à la vérité, de se croireun très-bon cultivateur, mais qui n’a pas celle de croire qu’on ait tous les talents. »
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Quand Voltaire a raison, il n’y a que lui pour avoir la raison si facileet si légère.
N’allons pas croire, toutefois, que Ferney ait corrigé Voltaire : ilétait de ceux qui pensent qu’on ne se donne rien et qu’on se corrigetrès-peu. Il vivait sans se contraindre, selon ses veines et ses boutadesde nature. Il y a chez lui l’homme irréligieux, antichrétien, que leséjour de Ferney ne fera que fortifier par la sécurité et confirmer dans
1. Cne espèce do Revue littéraire que publiait M. Daquin.