JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
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maîtriser, il la força un peu, il la marqua d’un pli qu’elle devait gar-der désormais; mais il lui rendit plus qu’il ne lui faisait perdre, et, àbien des égards, il la retrempa et la régénéra. Depuis Jean-Jacques, c’estdans la forme de langage établie et créée par lui que nos plus grandsécrivains ont jeté leurs propres innovations et qu’ils ont tenté de ren-chérir. La pure forme du xvn e siècle, telle que nous aimons à la rappe-ler, n’a plus guère été qu’une antiquité gracieuse et qu’un regret pourles gens de goût.
Quoique les Confessions n’aient paru qu’après la mort de Rousseauet quand déjà son influence était pleinement régnante, c’est là qu’ilnous est plus commode aujourd’hui de l’étudier avec tous les mérites,les prestiges et les défauts de son talent. Nous essayerons de le faire, ennous bornant le plus que nous pourrons à la considération de l’écri-vain, mais sans nous interdire les remarques sur les idées et le caractèrede l’homme. Le moment présent n’est pas très-favorable à Rousseau, àqui l’on impute d’avoir été l’auteur, le promoteur de bien des mauxdont nous souffrons. « 11 n’y a point d’écrivain, a-t-on dit judicieuse-ment, plus propre à rendre le pauvre superbe. » Malgré tout, en leconsidérant ici, nous tâcherons de ne pas trop nous ressentir nous-même de cette disposition comme personnelle qui porte de bons espritsà lui en vouloir dans les circonstances pénibles que nous traversons. Deshommes qui ont une telle portée et un tel lendemain ne doivent pasêtre jugés selon les émotions et les réactions d’un jour.
L’idée d’écrire des Confessions semble si naturelle à Rousseau et siconforme à son humeur comme à son talent, qu’on ne croirait pas qu’il yait eu besoin de la lui suggérer. Elle lui vint pourtant en premier lieude son libraire Rey d’Amsterdam, et aussi de Duclos. Après la NouvelleHéloïse, après Y Émile, Rousseau, âgé de cinquante-deux ans, commençaà rédiger ses Confessions en 176â, après son départ de Montmorency, pen-dant son séjour de Motiers en Suisse. On vient de publier, dans le der-nier numéro de la Revue suisse (octobre 1850), un début des Confes-sions, tiré d’un manuscrit déposé à la Ribliothèque de Neuchâtel, débutqui est le premier brouillon de Rousseau, et qu’il a supprimé depuis. Cedébut primitif, beaucoup moins emphatique et moins fastueux que celuiqu’on lit en tête des Confessions, ne nous fait point entendre le coup detrompette du Jugement dernier, et ne finit point par la fameuse apostrophe