JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
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à Y Etre éternel. Rousseau y expose beaucoup plus longuement, mais phi-losophiquement, son projet de se décrire soi-même et de faire sesconfessions à toute rigueur ‘ il fait bien sentir en quoi consiste l’ori-ginalité et la singularité de son dessein :
« Nul ne peut écrire la vie d’un homme que lui-même. Sa manière d’être inté-rieure, sa véritable vie n’est connue que de lui; mais, en l’écrivant, il la déguise;sous le nom de sa vie il fait son apologie : il se montre comme il veut être vu, maispoint du tout comme il est. Les plus sincères sont vrais tout au plus dans ce qu’ilsdisent, mais ils mentent par leurs réticences, et ce qu’ils taisent change tellement cequ’ils feignent d’avouer, qu’en ne disant qu’une partie de la vérité ils ne disent rien.Je mets Montaigne à la tête de ces faux sincères qui veulent trompsr en disant vrai.Il se montre avec des défauts, mais il ne s’en donne que d’aimables : il n’y a pointd’homme qui n'en ait d’odieux. Montaigne se peint ressemblant, mais de profd. Quisait si quelque balafre à la joue, ou un œil crevé du côté qu’il nous a cache, n’eùtpas totalement changé la physionomie?... »
Il veut donc faire ce que nul n’a projeté ni osé avant lui. Quant austyle, il lui semble qu’il lui en faudrait inventer un aussi nouveau queson projet, et proportionné à la diversité et à la disparité des chosesqu’il se propose de décrire :
« Si je veux faire un ouvrage écrit avec soin comme les autres, je ne me pein-drai pas, je me farderai. C’est ici de mon portrait qu’il s’agit et non pas d’un livre.Je vais travailler pour ainsi dire dans la Chambre obscure; il n’y faut point d'autreart que de suivre exactement les traits que je vois marqués. Je prends donc mon partisur le style comme sur les choses. Je ne m’attacherai point à le rendre uniforme;j’aurai toujours celui qui me viendra, j’en changerai selon mon humeur, sans scrupule;je dirai chaque chose comme je la sens, comme je la vois, sans recherche, sans gêne,sans m’embarrasser de la bigarrure. En me livrant à la fois au souvenir de l’impres-sion reçue et au sentiment présent, je peindrai doublement l’état de mon âme, savoirau moment où l’événement m’est arrivé et au moment où je l’ai décrit; mon styleinégal et naturel, tantôt rapide et tantôt diffus, tantôt sage et tantôt fou, tantôt graveet tantôt gai, fera lui-même partie de mon histoire. Enfin, quoi qu’il en soit de lamanière dont cet ouvrage peut être écrit, ce sera toujours par son objet un livreprécieux pour les philosophes : c’est, je le répète, une pièce de comparaison pourl’étude du cœur humain, et c’est la seule qui existe. »
L’erreur de Rousseau n’a pas été cle croire qu’en se confessant ainsitout haut devant tous, et dans un sentiment si différent de l’humilitéchrétienne, il faisait une chose unique ou même une chose des pluscurieuses pour l’étude du cœur humain; son erreur a été de croire qu’il