JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
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« C’est un caprice auquel je ne comprends rien, dit-il, mais il m’est de touteimpossibilité de la chanter jusqu’à la fin sans être arrêté par mes larmes. J’ai centfois projeté d’écrire à Paris pour faire chercher le reste des paroles, si tant est quequelqu’un les connaisse encore : mais je suis presque sûr que le plaisir que je prendsà me rappeler cet air s’évanouirait en partie, si j’avais la preuve que d’autres que mapauvre tante Suzon l’ont chanté. »
Voilà le nouveau dans l’auteur des Confessions, voilà ce qui nousravit, en nous ouvrant une source imprévue de sensibilité intime etdomestique. Si nous lisons M me de Caylus et ses Souvenirs , de quelssouvenirs d’enfance nous parle-t-elle? qu’a-t-elle aimé? qu’a-t-ellepleuré en quittant le foyer où elle est née, où elle a été nourrie?Songe-t-elle le moins du monde à nous le dire? Ces races aristocratiqueset fines, douées d’un tel tact si exquis et d’un sentiment de raillerie sivif, ou n’aimaient pas ces choses simples, ou n’osaient pas le laisservoir. Leur esprit, nous le connaissons de reste et nous en jouissons;mais où est leur cœur? Il faut être bourgeois et de province, et hommenouveau comme Rousseau, pour se montrer ainsi sujet aux affectionsdu dedans et à la nature.
Aussi, quand nous remarquons avec quelque regret que Rousseau aforcé, creusé et comme labouré la langue, nous ajoutons aussitôt qu’ill’a ensemencée en même temps et fertilisée.
Un homme de la fière race aristocratique, mais élève de Rousseau,et qui n’avait pas beaucoup plus que lui le sentiment et la crainte duridicule, M. de Chateaubriand, a repris dans René et dans ses Mémoirescette manière plus ou moins directe d’aveux et de confessions, et il ena tiré des effets magiques et surprenants. Notons pourtant les diffé-rences. Rousseau n’a pas l'élévation première; il n’est pas tout à fait,et tant s’en faut ! ce qu’on appelle un enfant bien né ; il a un penchantau vice et à des vices bas; il a des convoitises honteuses et cachéesqui ne sentent pas le gentilhomme ; il a de ces longues timidités qui seretournent tout d’un coup en effronteries de polisson et de vauriencomme il s’appelle ; en un mot, il n’a pas cette sauvegarde de l’hon-neur, que M. de Chateaubriand eut, dès l’enfance, comme une sentinellevigilante à côté de ses défauts. Mais Rousseau, avec tous ces désavan-tages que nous ne craignons pas d’après lui d’indiquer par leur nom,vaut mieux que Chateaubriand en ce sens qu’il est plus humain, plus
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