JEAN -JACQUES ROUSSEAU.
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faisait une chose utile. 11 n’a pas vu qu’il faisait comme le médecin quise mettrait à décrire d’une manière intelligible, séduisante, à l’usagedes gens du monde et des ignorants, quelque infirmité, quelque maladiementale bien caractérisée : ce médecin serait en partie responsable etcoupable de tous les maniaques et de tous les fous par imitation etcontagion que ferait son livre.
Les premières pages des Confessions sont trop accentuées et assezpénibles. J’y trouve tout d’abord « un vide oceasionné par un défautde mémoire » ; Rousseau y parle des auteurs de ses jours il apporteen naissant le « germe d’une incommodité que les ans ont renforcée }dit-il, et qui maintenant ne lui donne quelquefois des relâches quepour, etc., etc. » Tout cela est désagréable et sent peu cette fleurd’expression que nous goûtions et respirions encore l’autre jour sous lenom d’urbanité. Mais, prenez garde, à côté de ces rudesses d’accent etde ces crudités de terroir, qu’est-ce donc? et quelle simplicité nouvelle,familière et pénétrante !
« Je sentis avant de penser: c’est le sort commun de l’humanité. Je l’éprouvaiplus qu’un autre. J’ignore ce que je fis jusqu’à cinq ou six ans. Je ne sais commentj’appris à lire; je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur effet surmoi... Ma mère avait laissé des romans; nous nous mîmes à les lire après souper, monpère et moi. Il n’était question d’abord que de m’exercer à la lecture par des livresamusants; mais bientôt l’intérêt devint si vif, que nous lisions tour à tour sans relâche,et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu’à la fin duvolume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux:Allons nous coucher, je suis plus enfant que toi. »
Notez bien celte hirondelle; c’est la première et qui annonce unnouveau printemps de la langue ; on ne commence à la voir paraître quechez Rousseau. C’est de lui que date chez nous, au xvm e siècle, le sen-timent de la nature. C’est de lui aussi que date dans notre littératurele sentiment de la vie domestique, de cette vie bourgeoise, pauvre,recueillie, intime, où s’accumulent tant de trésors vertueux et doux. Atravers quelques détails de mauvais ton où il parle de volerie et de man-geaille , comme on lui pardonne en faveur de cette vieille chansond’enfance dont il ne sait plus que l’air et à peine quelques parolesdécousues, mais qu’il voudrait ressaisir toujours, et qu’il ne se rappellejamais, tout vieux qu’il est, sans un charme attendrissant !