JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
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Avant lui, le seul La Fontaine, chez nous, avait connu et senti àce degré la nature et ce charme de la rêverie à travers champs ; maisl’exemple tirait peu à conséquence ; on laissait aller et venir le bon-homme avec sa fable, et l’on restait dans les salons. Rousseau est lepremier qui ait forcé tout ce beau monde d’en sortir, et de quitter lagrande allée du parc pour la vraie promenade aux champs.
Le commencement du second livre des Confessions est délicieux etplein de fraîcheur : M me de Warens pour la première fois nous appa-raît. En la peignant, le style de Rousseau s’adoucit et s’amollit avecgrâce, et en même temps on découvre aussitôt un trait, une veineessentielle qui est en lui et dans toute sa manière, je veux dire la sen-sualité. « Rousseau avait l’esprit voluptueux», a dit un bon critique;les femmes jouent chez lui un grand rôle; absentes ou présentes, elleset leurs charmes l’occupent, l’inspirent et l’attendrissent, et il se mêlequelque chose d’elles à tout ce qu’il écrit. « Gomment, dit-il deM me de Warens, en approchant pour la première fois d’une femmeaimable, polie, éblouissante , d’une dame d’un état supérieur au mien,dont je n’avais jamais abordé la pareille..., comment me trouvais-je àl’instant aussi libre, aussi à mon aise que si j’eusse été parfaitement sûrde lui plaire? » Cette facilité, cette aisance, qui d’ordinaire sera si peuvraie de lui lorsqu’il se trouvera de sa personne auprès des femmes,sera toujours vraie de son style en les peignant. Les plus adorablespages des Confessions sont celles de cette première rencontre deM me de Warens, celles encore où il nous peint l’accueil de M me RasiIe, lajolie marchande de Turin : « Elle était brillante et parée, et, malgré
son air gracieux, cet éclat m’en avait imposé. Mais son accueil plein debonté, son ton compatissant, ses manières douces et caressantes memirent bientôt à mon aise ; je vis que je réussissais, et cela me fitréussir davantage. » N’avez-vous pas senti à ce brillant et à cet éclatdu teint comme un rayon du soleil d’Italie? Et il raconte cette scènevive et muette que personne n’a oubliée, cette scène par gestes, arrêtéeà temps, toute pleine de rougeur et de jeunes désirs. Joignez-y lapromenade aux environs d’Annecy avec M lles Galley et de Graffenried, etdont chaque détail est ravissant. De telles pages étaient en littératurefrançaise la découverte d’un monde nouveau , d’un monde de soleil etde fraîcheur qu’on avait près de soi sans l’avoir aperçu encore ; elles