JEA^-JACQUES ROUSSEAU.
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offraient un mélange de sensibilité et de naturel, et où la pointede sensualité ne paraissait qu’autant qu’il était permis et nécessairepour nous affranchir enfin de la fausse métaphysique du cœur et duspiritualisme convenu. La sensualité de pinceau, à ce degré, nesaurait déplaire; elle est sobre encore et n’est pas masquée, cequi la rend plus innocente que celle dont bien des peintres ont usédepuis.
En tout, comme peintre, Rousseau a le sentiment de la réalité. Ill’a toutes les fois qu’il nous parle de la beauté, laquelle, même lors-qu’elle est imaginaire comme sa Julie, prend avec lui un corps et desformes bien visibles, et n’est pas du tout une Iris en l’air et insaisissable.11 a le sentiment de cette réalité en ce qu’il veut que chaque scène dontil se souvient ou qu’il invente, que chaque personnage qu’il introduit,s’encadre et se meuve dans un lieu bien déterminé, dont les moindresdétails se puissent graver et retenir. Un des reproches qu’il faisaitau grand romancier Richardson, c’était de n’avoir pas rattaché le sou-venir de ses personnages à une localité dont on aurait aimé à recon-naître les tableaux. Aussi voyez comme, par sa Julie et son Saint-Preux,il a su les naturaliser dans le Pays-de-Vaud, au bord de ce lac autourduquel n’avait jamais cessé d’errer son cœur. Son esprit droit etferme prête partout à l’imagination son burin, pour que rien d’essen-tiel dans le dessin ne soit omis. Enfin, ce sentiment de la réalité seretrouve chez lui jusque dans ce soin avec lequel, au milieu de toutesces circonstances et ses aventures heureuses ou malheureuses, et mêmeles plus romanesques, il n’oublie jamais la mention du repas et lesdétails d’une chère saine, frugale, et faite pour donner de la joie aucœur comme à l’esprit.
Ce trait est encore essentiel ; il tient à cette nature de bourgeois etd’homme du peuple que j’ai notée dans Rousseau. Il a eu faim dans savie; il note dans ses Confessions, avec un sentiment de bénédictionpour la Providence, la dernière fois où il lui est arrivé de sentir à lalettre la misère et la faim. Aussi n’oubliera-t-il jamais, même dans letableau idéal qu’il donnera plus tard de son bonheur, de faire entrerces choses de la vie réelle et de la commune humanité, ces choses desentrailles. C’est par tous ces côtés vrais, combinés dans son éloquence,qu’il nous prend et nous saisit.